Le cas du Baloutchistan : Entretien avec Munir Mengal

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Munir Mengal a tenté en 2005 de lancer une chaîne de télévision en langue baloutche pour porter la voix de son peuple, Baloch Voice TV. Il fut arrêté deux mois avant son lancement par l’armée pakistanaise, à l’aéroport de Karachi, puis emprisonné durant deux années, avant d’être libéré grâce au soutien d’Amnesty International et de Reporters Sans Frontières. Maintenant réfugié en France, il tente de faire réagir la communauté internationale sur la situation du Baloutchistan. C’est par une visite de sa part début octobre, accompagné de quelques-uns de ses compagnons baloutches, que nous avons appris la présence d’une communauté baloutche d’une vingtaine de personnes à Grenoble (la plus grande en France, semblerait-il). Il nous a alors demandé notre soutien dans sa démarche d’information. Le CIIP lui ouvre ses colonnes bien volontiers :

Centre d’Information Inter-Peuples : Le Baloutchistan est un endroit très méconnu en France. Pouvez-vous le présenter à nos lecteurs en quelques mots ?
Munir Mengal : Le Baloutchistan est une région à mi-chemin entre l’Asie centrale et l’Asie du Sud. Découpée par les frontières entre l’Iran, l’Afghanistan et, surtout, le Pakistan, dont il occupe une surface égale à la taille de la superficie de la France métropolitaine [La province administrative du Baloutchistan représente 42 % de la taille du territoire national pakistanais, mais l’on y recense moins de 5 % de la population]. On compte environ 18 millions de Baloutches dans le monde, dont 10 au Pakistan, 4 en Iran, 2,5 en Afghanistan, et le reste regroupé en diasporas, généralement dans les pays arabes. Le paysage du Baloutchistan est un désert montagneux, dont le sous-sol est très riche en ressources minérales diverses. On y trouve notamment du pétrole, de l’or, de l’uranium. Sa localisation est également stratégique : il est situé à l’embouchure du détroit d’Ormüz, par lequel transite près de 28 % de la production mondiale de pétrole. Le gouvernement chinois s’est montré dernièrement très intéressé par les possibilités qu’offrent ses 712 miles [environ 1100 km] de côtes maritimes, plus particulièrement le port de Gawadar.

C.I.I.P  : Quelle est la situation actuelle des droits de l’Homme là-bas ?
Munir Mengal  : À l’origine, le Baloutchistan était gouverné par deux assemblées, une "basse assemblée" et une "haute assemblée" [respectivement Darul Awam et Darul Khas]. Celles-ci refusèrent le rattachement au gouvernement pakistanais [Le Pakistan est un état fondé en 1947 à la suite de la partition des Indes britanniques] sous l’unique prétexte que nous étions également à majorité musulmane. Ils craignaient d’y perdre leur culture, leur langage, leur mode de vie. Elles déclarèrent toutes deux que le Baloutchistan désirait conserver sa souveraineté. C’était le 22 février 1948. Cinq jours après, l’armée pakistanaise occupait le Baloutchistan. Depuis, des vagues de résistances, chaque fois lourdement réprimées par l’armée pakistanaise, se sont soulevées chez les Baloutches. En 1948, puis en 1968, en 1974, en 1999, et enfin en 2005. Sur les dix années passées, on a recensé 14 000 personnes assassinées ou disparues [le rapport du Working Group on Enforced or Involuntary Disappearances (addendum) durant sa mission au Pakistan fait état de sources relatant plus de 14 000 personnes disparues, moins d’une centaine étant reconnues par les gouvernements des provinces]. Ces personnes sont généralement kidnappées par l’armée pakistanaise, torturées durant quelques mois ou semaines, puis leurs corps sont retrouvés abandonnés dans le désert ou dans les rues. Parmi eux, plus de 40 journalistes [Le Pakistan a été classé par Reporters Sans Frontières dans les dix lieux les plus dangereux au monde pour les journalistes. Amnesty International recense au moins neuf journalistes tués au cours de l’année écoulée] et 32 médecins. À la suite des bombardements du 6 avril 2005, 125 000 personnes ont été déplacées. Pour mille enfants, 32 mourront par manque d’aide médicale [Le Pakistan a un taux de mortalité des moins de 5 ans de 87 pour mille, chiffres d’Amnesty International, rapport 2012, "Pakistan"]

C.I.I.P : Quelles sont les initiatives déjà prises sur le plan de la solidarité internationale ?
Munir Mengal : Lorsque j’ai été kidnappé, ce sont Amnesty International et Reporters Sans Frontière, dont le dernier s’intéressait déjà à la question à cause des enlèvements de journalistes, qui ont permis ma libération. Human Rights Watch ainsi que ces deux structures ont tous interpellé à différents moments sur la situation au Baloutchistan. Par ailleurs, les Nations Unies ont envoyé un groupe de travail, l’UNWGEID (United Nations Working Group on Enforced and Involuntary Disapperances), dont le rapport est sorti en septembre 2012. Enfin, quelques membres du congrès américain ont tenté de faire passer une loi reconnaissant la souveraineté du Baloutchistan en novembre 2012, malheureusement rejetée. À ce jour, les gouvernements occidentaux demeurent silencieux sur la situation. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être craignent-ils la réaction du gouvernement pakistanais ?
C.I.I.P : Qu’attendez-vous maintenant de la communauté internationale ?
Munir Mengal : Il faut sans tarder prendre des mesures pour protéger la vie des civils baloutches. Ensuite, stopper la politique du Pakistan, plus particulièrement le processus d’islamisation entamé par le gouvernement pakistanais. Pourquoi le budget des écoles islamiques est-il 400 fois supérieur à celui des autres écoles ? Les Zikris [NdA : minorité religieuse du Baloutchistan] se voient convertis de force, et au cours des sept dernières années, 23 de leurs lieux de prières ont été détruits. Enfin, aider les Baloutches, d’Iran, d’Afghanistan et du Pakistan, à retrouver leur souveraineté perdue au sein d’un Etat indépendant. Le peuple Baloutche doit retrouver sa souveraineté.

11 octobre 2013
Interview menée et traduite de l’anglais par François-Xavier Chaise, volontaire en service civique pour le Centre d’Information Inter-Peuples

Article paru dans Inter-Peuples n°221, novembre 2013

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