Impressions de Bolivie

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Article paru dans Inter-Peuples n°222, décembre 2013

Notre amie Lucile Daumas est rentrée récemment d’un séjour de quelques années en Bolivie. Voici les impressions d’ensemble qu’elle nous a confiées sur l’évolution de la situation dans ce pays d’Amérique du sud qui a élu président, pour la première fois, un membre des peuples autochtones de ce continent, Evo Morales. Une bonne occasion, pour le CIIP, de dénoncer le comportement indigne du gouvernement français lorsqu’il a interdit le survol de notre territoire par l’avion transportant ce président progressiste de Moscou à La Paz ...

Quand je suis arrivée en janvier 2012 à Cochabamba, la 3ème ville du pays, située au cœur de la Bolivie, la ville était totalement bloquée par des femmes. C’étaient les milliers de commerçantes des marchés, en conflit avec la municipalité. Elles s’étaient mises aux carrefours stratégiques de la ville et plus une voiture ne passait. Cette première image se confirmera par la suite : en Bolivie, les femmes sont omniprésentes dans la population active et dans l’espace public, administratif, politique, associatif. Et si elles veulent bloquer l’activité du pays, elles le peuvent. Infatigables travailleuses, elles paient un lourd tribut, non seulement en double ou triple journée de travail mais aussi car il s’exerce une violence masculine contre elles impressionnante. La société bolivienne reste fondamentalement patriarcale et machiste.

La deuxième chose qui m’a frappée, c’est la vivacité et le dynamisme des cultures boliviennes. La Bolivie est loin de l’uniformisation culturelle que l’on connait ailleurs, de par l’importance de la population indienne, mais aussi dans les pratiques quotidiennes, la cuisine, la tenue vestimentaire, la danse, la musique, etc. Certes le pays ne vit pas en vase clos, mais c’est quand même un des rares pays du monde qui a réussi à faire fermer les Macdo. Cette culture est la résultante d’un brassage d’influences diverses, dont celle de l’Espagne, ancienne puissance coloniale mais surtout celle de toutes les cultures indiennes, la minorité afro-bolivienne, issue de descendants d’esclaves apportant aussi une touche africaine.

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Drapeaux de la Bolivie

Avec la nouvelle Constitution de la Bolivie, ce pays est maintenant un Etat plurinational (symbolisé par la wiphala, le drapeau aux 7 couleurs). Cette reconnaissance de la diversité des peuples reste encore largement sur le papier et les statuts autonomiques des différentes Nations sont encore pour la plupart à l’état de brouillon. Mais l’arrivée d’Evo Morales à la Présidence a été un grand moment pour tous les peuples indigènes et a marqué un renouvellement certain des élites politiques et administratives. Cela étant, il ne suffit pas d’avoir un indien aymara comme président pour que les politiques soient forcément favorables à la population indienne en général (les femmes savent cela depuis longtemps, à leur niveau). Un conflit majeur a opposé pendant des mois les populations originaires amazoniennes du TIPNIS [1], fortement soutenues par de larges franges de la population au gouvernement, au sujet de la construction d’une route au travers des territoires amazoniens et a révélé des conceptions bien différentes sur les prérogatives de l’Etat central et des peuples indigènes et sur la vision du développement. Il a mis à nu l’écart existant entre un discours de défense des peuples originaires et de la Nature et une pratique autoritaire, verticale, au service, dans ce cas, des intérêts de l’agrobusiness brésilien. Si Morales a finalement gagné la bataille, au prix de manœuvres incroyables, il y a perdu l’appui de larges secteurs de la population, devenus très méfiants.

Les Boliviens sont aussi inquiets. La Bolivie, depuis le début de la colonisation, a vécu un pillage continu de ses ressources naturelles. Pays riche en gaz, en minerais et en forêts, il a alimenté la création du capital financier en Espagne puis en Europe ainsi que leur industrialisation tandis que sa population continuait à vivre dans une immense pauvreté (aujourd’hui la Bolivie reste le 2ème pays le plus pauvre du continent). Le gouvernement Morales a certes déclaré la nationalisation des ressources, mais les multinationales sont toujours présentes et le pays continue d’exporter massivement ce qu’il produit. Il a certes instauré des impôts et royalties là où le néolibéralisme les avait pratiquement supprimés – ce qui donne au gouvernement une réserve dans laquelle il puise pour accorder aux citoyens boliviens une série de bons (pour la rentrée scolaire, les vieux de plus de 60 ans, les femmes qui accouchent, etc.), qui lui tiennent lieu de politique sociale - mais il n’est pas revenu sur le caractère extractiviste de l’économie, et les concessions (y compris dans les zones protégées) pour l’exploration et l’exploitation pétrolière et minière sont toujours plus nombreuses, générant des impacts sociaux et environnementaux très néfastes.
C’est pourquoi le débat sur l’extractivisme bat son plein au sein des organisations boliviennes, accompagné d’un deuxième débat sur le sens du développement, auquel ces dernières opposent fréquemment la notion de vivre bien, inspirée des cultures indiennes traditionnelles.

Lucille Daumas
novembre 2013

[1Territoire Indigène et Parc National IsiboroSécure

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