Iran : Soulever un coin du voile

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Article paru dans Inter-Peuples n°222, décembre 2013

L’Iran, un pays et peuples méconnus, trop souvent réduits par les médias dominants au conflit qui oppose ses gouvernants aux grandes puissances occidentales, sans oublier Israël, concernant son potentiel nucléaire. Qu’en est-il de ce régime "mollahchirque", de la société iranienne, de la résistance des femmes, des jeunes, des ouvriers ? Nous avons demandé à un ami, connaisseur exigeant de la réalité iranienne, de nous proposer des éléments précis d’information et d’analyse.

L’affrontement avec l’Occident au sujet du nucléaire occupant le devant de la scène médiatique, la société iranienne reste méconnue. Elle n’en est pas moins pleine de forces et de contradictions.
Trente quatre ans après la révolution de 1979, la République islamique continue de marquer l’Iran d’une empreinte brutale et réactionnaire. Malgré l’élimination physique de toutes les oppositions au régime, les reculs imposés aux femmes et à la jeunesse, la répression systématique dont font l’objet les luttes ouvrières, le sort tragique des minorités nationales ou des homosexuels, la dictature des mollahs n’a pu éteindre la contestation qui s’exprime de manière multiforme. Pour qui s’intéresse à la situation iranienne, les fermetures de journaux et la répression des intellectuels ou de la jeunesse étudiante ne sont pas totalement inconnus. La résistance réelle et quotidienne des femmes iraniennes peut paraître plus abstraite, car leurs mobilisations sont peu relatées. Quant aux luttes ouvrières, elles sont complètement passées sous silence. Pourtant, bien que partielles et circonscrites par la violence de la répression, ces résistances sont loin d’être anecdotiques. Elles renforcent la perte de légitimité de la République islamique.
Trois facteurs fondamentaux contribuent à l’effritement de la base sociale traditionnelle du régime. D’abord, la corruption généralisée au sommet de l’État et du clergé accentue le désenchantement de la grande majorité de la population. Ensuite, la mollahrchie s’est montrée incapable de répondre aux aspirations élémentaires de ceux que Khomeiny appelait les mostazafin ("les déshérités"). Enfin, les contradictions entre le carcan religieux réactionnaire et les aspirations légitimes de la population ne cessent de s’accroître.
La corruption n’a jamais été aussi forte. Depuis l’instauration de la République islamique, diverses fondations (bonyad) ont vu le jour. Certaines d’entre elles font parties des plus grandes entités économiques du Moyen-Orient. Dans la foulée de la révolution, elles se sont approprié une grande partie des entreprises, des terres, des bâtiments et d’autres biens privés confisqués. Ces fondations appartiennent à de hauts dirigeants du régime théocratique ou des gardiens de la révolution, et elles contrôlent des pans entiers de l’activité économique du pays : textile, industrie chimique, industrie alimentaire, sociétés de transport, import-export, agriculture, hôtellerie de luxe pour touristes, agences de voyage, pistes de ski pour la jeunesse dorée… pas grand-chose ne leur échappe.
Selon certaines estimations, ces structures monopolistiques contrôleraient plus de 40 % du PIB. Elles bénéficient d’un statut à part, qui leur permet de se soustraire au contrôle de l’État et à toute imposition. Elles sont uniquement "responsables" devant le Guide de la révolution, qui en nomme les directeurs. Ces fondations influent fortement sur les politiques menées, y compris sur la politique étrangère. Lorsque la presse occidentale parle de conflits idéologiques au sein du sérail, cela se résume souvent à des divergences d’intérêts entre fondations et dignitaires du régime.

Des fondations omniprésentes
Par le biais de leurs activités caritatives, ces fondations constituent également des organes de redistribution clientéliste de la rente pétrolière. Ainsi, la République islamique évite les risques d’une explosion sociale d’ampleur, et elle s’assure le soutien d’une partie non négligeable de la population. À commencer par les salariés des secteurs contrôlés et leurs familles, ou encore les miliciens des Bassidjis et des Pasdarans (les Gardiens de la révolution), dont les dirigeants se trouvent à la tête de fondations comme celle du Sepah.
Détournement de la manne pétrolière, marché noir, privatisations : nombre de dirigeants du régime se sont enrichis considérablement. Ainsi, selon le magazine Forbes, Hashemi Rafsandjani (ex-président de la République) et sa famille ont mis la main sur le quart des richesses du pays. Les hauts dignitaires iraniens se sont réparti les parts de marché. La famille Rafsandjani contrôle le pétrole, les ventes d’armes ou de pistaches, alors que l’ayatollah Djannati (président du conseil des Gardiens de la Constitution) a fait main basse sur le sucre. Quant à la drogue et au marché des cosmétiques, ils sont la chasse gardée des Pasdarans. Les avoirs en devises et en or de la République islamique d’Iran sont placés sur des comptes nominatifs dans les banques des pays riches ou dans les pétromonarchies du Golfe. Ils s’élèvent à plus de 40 milliards de dollars.
Plus largement, les pétrodollars garantissent la pérennisation d’un État rentier. L’augmentation du prix du baril a permis à la République islamique d’opter pour le statu quo. L’économie est, depuis le début des années 1980, orientée vers le secteur de la distribution, tournant le dos à la production et à toute politique d’industrialisation. Cela s’explique notamment par la proximité historique entre la grande bourgeoisie commerçante du bazar et le clergé au pouvoir. Même le secteur pétrolier se trouve dépourvu des investissements nécessaires. Véritable puissance énergétique et deuxième producteur de l’OPEP, l’Iran est néanmoins obligé, faute de capacité de raffinage, d’importer plus de 50 % de sa consommation d’essence. La chute de la production pétrolière iranienne est structurelle.
Rien n’est fait pour lutter contre le chômage, l’inflation galopante ou la spéculation immobilière, qui prive de nombreux Iraniens de l’accès à un logement digne de ce nom. Quant au secteur informel et au marché noir, ils sont organisés par les diverses factions dirigeantes. Plus de 50% d’Iraniens (sur 77 millions) vivent sous le seuil de pauvreté. Les bidonvilles, au sud de Téhéran, ne cessent de s’étendre. Le sous-prolétariat urbain, qui constitue pourtant une classe d’appui importante du clergé, a vu ses conditions de vie se détériorer. Maintenue à dessein dans la misère et la dépendance à l’égard des mosquées et des réseaux caritatifs contrôlés par l’État et financés par la rente pétrolière, une fraction de ce sous-prolétariat fait office "d’hommes de main" du régime. Cette frange est régulièrement mobilisée pour les cérémonies officielles et religieuses ou pour faire le coup de poing contre les étudiants, les femmes – lors des rassemblements à l’occasion du 8 Mars –, ou encore contre les travailleurs qui tentent de manifester le 1er Mai.

Luttes réprimées
Cependant, la majorité des "déshérités" est en proie aux désenchantements et aux frustrations de toute sorte. Sous l’effet des politiques économiques menées par le régime, saluées par le FMI et des sanctions internationales, l’inflation atteint les 40 %. Ainsi, en 2012 le taux de croissance du PIB était de -5,2%. Le taux de chômage qui varie selon les différentes statistiques officielles entre 15 et 20% est en réalité plus proche des 35% et l’inflation avoisine les 40%. Le pouvoir d’achat de la population a chuté de 72% entre 2005 et 2012.
Régulièrement, les travailleurs se mobilisent, affrontant les "conseils ouvriers islamistes" ou les "maisons du travail", véritables antennes du régime à l’intérieur des entreprises, chargées de dénoncer les meneurs et d’empêcher les luttes. Le droit de se syndiquer librement n’existe pas. Cela a fait l’objet de luttes emblématiques des salariés, notamment des travailleurs des transports en commun de Téhéran (Vahed). Le régime n’ hésite pas à incarcérer et à torturer les dirigeants des grèves, à exercer diverses formes de pression sur leur famille ou à bloquer les comptes bancaires des salariés en lutte et à les licencier.
Régulièrement, des salariés du secteur privé manifestent dans différentes régions du pays pour réclamer des hausses de salaires ou, tout simplement, leurs salaires impayés. Les questions du pouvoir d’achat et du chômage sont explosives. Les jeunes – notamment les jeunes diplômés – sont encore plus durement frappés par la précarité et le chômage.
Dans un pays où la pyramide des âges montre une population très jeune, composée à plus de 70 % de moins de 35 ans, la jeunesse constitue un élément d’instabilité politique permanent pour le pouvoir. Particulièrement sensible à l’absence d’avenir et aux frustrations, la jeunesse étudiante est l’un des fers de lance de la contestation. Cette génération se trouve – par le biais notamment d’Internet, des chaînes satellitaires ou des produits importés – exposés aux modes et influences extérieures. Comme ailleurs, la jeunesse iranienne aspire à la liberté, aux loisirs et à un certain niveau de consommation.
Régulièrement la jeunesse iranienne se mobilise contre le pouvoir qui n’hésite pas à faire usage de la répression la plus féroce comme cela a été le cas en 2009 après l’élection frauduleuse d’Ahmadinejead. Bastion de la contestation et de la gauche lors de la révolution de 1979, la jeunesse étudiante iranienne a beaucoup changé sociologiquement, notamment par l’instauration de quotas pour les enfants de familles pauvres. Véritable chair à canon du régime lors de la guerre contre l’Irak, entre 1980 et 1988, le pouvoir a favorisé l’accès des enfants de ceux qui sont morts à la guerre ou qui en sont revenus mutilés aux études supérieures. C’était, pour la République Islamique, une manière de "remercier" cette frange de la population qui constituait une part importante de sa base sociale. C’était aussi une manière pour la République islamique de renforcer son emprise sur le monde universitaire dont elle s’est toujours méfiée. Ironie de l’histoire, ce sont les jeunes issus des classes moyennes et des couches les plus pauvres des universités qui se mobilisent le plus. Bien sûr, la situation complexe ne permet pas réellement le développement d’organisations indépendantes et, parfois, derrière une manifestation appelée par les structures étudiantes officielles, se cachent des jeux d’influence entre courants au pouvoir. Cependant, les mobilisations étudiantes échappent globalement au contrôle du régime.
Autre élément majeur, malgré une politique violente et réactionnaire à l’égard des femmes, l’université s’est féminisée de manière importante. Ainsi, plus de 50 % des étudiants sont des femmes. Cette évolution notable touche également le marché du travail. Alors que la République islamique a tout fait, sur le plan juridique et culturel, pour cantonner les femmes au rôle de mère et d’épouse, le résultat a été totalement inverse.

En quête de légitimité

L’accroissement des difficultés économiques et sociales a poussé massivement les femmes vers le monde du travail. L’urbanisation et le coût exorbitant des logements dans les grandes villes ont eu pour effet de faire reculer l’âge du mariage, qui est en moyenne de 25 ans pour les femmes (30 ans à Téhéran) et de 28 ans pour les hommes. L’accès au savoir et à la vie active a profondément modifié la place des femmes dans la société iranienne, accentuant ainsi les contradictions avec le carcan réactionnaire que le pouvoir impose. La législation religieuse, profondément patriarcale, ne reconnaît pas l’égalité des sexes, fait du divorce une prérogative du mari, en lui laissant tous les droits. De plus, elle rend possible, même si cela devient de plus en plus marginal, les mariages arrangés et la polygamie. Les arrestations arbitraires, les tortures et les mauvais traitements infligés aux femmes, notamment à celles qui militent en faveur des droits des femmes, ne les empêchent pas de lutter et d’arracher quelques avancées. C’est ainsi que l’interdiction de la pratique du sport faite aux femmes a été levée ou que, malgré toutes les tentatives désespérées d’Ahmadinejad, les femmes ont même obtenu un assouplissement des règles vestimentaires.
Cependant, ces résistances du quotidien ne doivent pas faire oublier l’essentiel, car la République islamique n’est pas un régime comme les autres. Depuis l’accession de Rohani à la présidence de la république le pays a connu une nouvelle vague d’exécutions de prisonniers de droit commun et de détenus politiques, notamment des Kurdes. Les minorités nationales sont particulièrement réprimées.

Crise de régime
La République Islamique doit faire face à une perte de légitimité sans précédent. Elle est traversée depuis 2009 par une crise de régime qui n’en finie pas.
La population subit la politique économique du régime marquée par le clientélisme, la corruption des différentes factions qui se partagent le pouvoir et le parasitisme des Gardiens de la Révolution qui contrôlent environ 40% de l’économie du pays. A cela s’ajoute le poids de l’embargo criminel imposé par les grandes puissances.
Le régime doit faire face à ses divisions internes qui s’exacerbent à mesure que le pays s’enfonce dans la crise, au rejet d’une frange de plus en plus large de la population et enfin aux bouleversements que connait le Moyen Orient sous l’effet entre autres, de la politique colonialiste de l’Etat d’Israël, des guerres impérialistes en Irak et en Afghanistan, des révolutions arabes et de la situation syrienne. Tout cela sur fond d’une crise sans précédent du capitalisme à l’échelle mondiale.
Les effets combinés de ces crises et les impasses de l’impérialisme ont ouvert une nouvelle période dans les relations entre la République Islamique d’Iran et les grandes puissances. Le régime de Téhéran qui au même titre que la Turquie, l’Arabie Saoudite ou le Qatar, a des ambitions de puissances régionales, compte négocier avec les États-Unis un compromis "gagnant-gagnant".
Cela passe par une nouvelle phase de négociations et de compromis avec les grandes puissances impérialistes. Ceci autour du nucléaire, de la levée progressive des sanctions et de la question syrienne. A ce titre, l’accord intérimaire trouvé à Genève, le 23 novembre dernier, autour du programme nucléaire iranien et de la levée partielle des sanctions est un pas en avant vers ce compromis entre la République Islamique et les grandes puissances.
En forte perte de légitimité à l’intérieur du pays, la mollahrchie utilise la crise internationale, la terreur politique et la rente pétrolière pour affirmer son pouvoir. Mais plus que jamais, celles et ceux qui résistent ont besoin de notre soutien actif. Pour se défaire de la République islamique, le peuple iranien n’a rien à attendre des grandes puissances, il ne compte que sur sa propre force et sur une solidarité internationale concrète de toutes les forces progressistes.

Babak Kia
novembre 2013

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