Les Malgaches otages de leurs politiciens

Publié le : , par  Philippe Savoye

Madagascar, la grande île, si riche de ressources, si pauvre, si extrêmement pauvre en ce qui concerne 90% de ses habitants. Un pays pour le moins mal "dirigé" par une élite politique corrompue indifférente à la désespérance d’une population affamée, mais qui trouve malgré tout les forces d’inventer pour survivre des activités informelles que nous fait découvrir notre globe trotter solidaire Philippe Savoye...

« Le Malgache s’identifie moins à la nation qu’à sa famille étendue et à son ethnie bases de la solidarité. Le rôle des ancêtres dans la vie quotidienne est central : si les vivants ne respectent pas les coutumes, ils encourent le tsiny (blâme) et toute leur vie sera vouée au malheur… Au fil des siècles, ont émergé les valeurs communautaires : le respect de l’aina (la vie), du fihavanana (les bonnes relations sociales) et du moramora (la pondération)... Ces valeurs ont été sérieusement ébranlées ces dernières années avec la crise politique de 2009 en point d’orgue où le pouvoir à tout prix et la corruption semblent avoir pris le pas sur toute autre considération » note Patricia Rajeriarison dans son ouvrage ‘Idées reçues Madagascar’.
C’est dans ce contexte culturel que ce situent les enjeux actuels de ce pays, mais comme le précise Benjamina, président d’une association villageoise : cela fait plus de quatre ans que le pays est en crise. Aujourd’hui, il ne s’agit plus d’une crise, mais d’un changement de société où la population a totalement intégré la notion de survie dans sa quotidienneté !

Elections présidentielles
En cette fin d’année, les Malgaches connaissent le nom des deux candidats qui seront présents au second tour des élections présidentielles qui se déroulera (avec les législatives), le 20 décembre prochain. Phénomène nouveau dans la mesure où les alternances politiques, à une exception près [1], ne se sont pas faites par les urnes. Il s’agit du Docteur Jean-Louis Robinson qui a obtenu 21 % des voix et de d’Héry Rajaonarimampianina (16 %). Second tour à très haut risque dans la mesure où il oppose le candidat soutenu par Marc Ravalomanana, président destitué en 2009 et l’ancien ministre des finances d’Andy Rajoelina… qui l’a renversé lors d’un coup d’état. Les chausse-trappes ont déjà commencé… « On a tout à craindre des élections, car il est vraisemblable que les perdants n’acceptent pas le résultat… » affirme Jocelyn, chauffeur de taxi, propos maintes fois entendus…
Bien sûr, des Organisations non gouvernementales, souvent étrangères, sont à pied d’œuvre pour tenter de palier les défaillances de l’Etat, de subvenir aux besoins immédiats de la population en terme de nutrition, de santé et d’éducation. Mais trop souvent cette substitution aux institutions publiques lui fait perdre la place centrale qui doit être la leur. Ambiguïtés d’autant plus accentuées que les financements extérieurs qui représentaient 44 % du budget de l’Etat avant la crise politique de 2009 sont en grande partie suspendus.

Insécurité alimentaire : une population affamée [2]
Madagascar a célébré le 16 octobre la journée mondiale de l’alimentation ; les données sont d’une vérité cruelle ! Le quotidien Midi Madagasikara du 10 octobre titre « 4 millions de Malgaches [3] ne mangent pas à leur faim ». L’insécurité alimentaire risque de toucher 9,6 millions d’autres personnes, estiment la FAO et le Programme Alimentaire Mondial dans un rapport conjoint, qui ajoutent «  les difficultés actuelles de Madagascar traduisent des années de déclin économique, l’aggravation de la pauvreté, des services publics limités et une série de catastrophes naturelles qui ont pesé sur les moyens d’existence et les stratégies d’adaptation des habitants »…

Le secteur informel à la rescousse de l’économie transitoire
C’est sous ce titre que ce même journal, le 20 septembre, précise « l’extrême pauvreté est le quotidien de l’immense majorité de la population dont la principale caractéristique est d’être méconnue des services de l’Etat malgache, surtout depuis 2009. Pour une grande partie de ces pauvres, la survie est assurée grâce à des activités informelles… A l’heure actuelle, il représenterait 90% des activités économiques de l’île. » « J’achète un kilo d’arachide et je la revends par cent grammes. Quand j’ai suffisamment d’argent, j’achète un paquet de cigarettes que je revends à l’unité. Les meilleurs jours je gagne 2.000 ariary (0.70 €) » m’indique une jeune vendeuse à la recherche de clients…

Les jeunes femmes, premières victimes de la crise
Si depuis 2007, la loi interdit les mariages des jeunes de moins de 18 ans, dans la réalité il en est tout autrement. « Les grossesses précoces sont en passe de devenir un fléau social dans les communautés de base malagasy. Dans les zones rurales, les familles vivent dans la pauvreté. Les parents marient les jeunes filles à des jeunes hommes pour une dot… les adolescentes accouchent de leur premier enfant quand elles ont entre 12 et 15 ans » précise un article de la Gazette du 2 octobre. Par ailleurs le nombre d’agressions sexuelles et de prostitués ayant fortement augmenté depuis le début de la crise, le mariage précoce est "une parade" aux risques encourus. Pour le sociologue Ambinina Ramanantsoa, « au nord les parents ne sont pas intéressés à ce que leur fille se marie. Si celle-ci tombe enceinte, ils ne cherchent pas à savoir qui est le père. Le fait que leur fille porte un enfant est ce qui compte le plus dans cette communauté. Cela veut dire que leur enfant est une femme capable de concevoir et c’est ce qui est valorisé. »
Fière d’être mère, c’est le plus souvent la galère de la femme seule sans ressources assurées. Nombreuses sont ces très jeunes femmes qui cherchent à vendre quelques menus objets, mendient… sans omettre la recherche d’un vazaha (un Blanc) qui offrirait mariage et rente assurée.
Dans ce contexte affligeant pour la très grande majorité de la population, il m’a été donné de rencontrer de nombreux acteurs malgaches, porteurs de projets, pour beaucoup soutenus pas des associations françaises. Il en est ainsi des "Enfants Du Soleil" financé par des dons européens, qui dans différentes villes recueillent les enfants de la rue… "Vision éthique" qui, dans la région d’Ambanja favorise la création de coopératives de femmes afin de développer le tourisme… "Cœur de forêt" à Antsirabe qui œuvre au reboisement et au développement des énergies renouvelables… "Kovapamina", coopérative de femmes de pêcheurs qui produit de l’artisanat à Tamatave…

"Anja Miray" un exemple communautaire !
Dans le cadre d’une mise en réseau des initiatives touristiques rurales, "Accueil Paysan" [4] a réunit 35 porteurs de projets à Ambositra, avec le concours de l’ANCESM [5]. Une dynamique est lancée. Un exemple des nombreuses rencontres pour une labellisation "Accueil Paysan". Cette halte à Anja [6], est le fruit d’un travail enclenché par l’association Cœur Malgache qui développe un tourisme de proximité, dans un cadre éthique.
Au début des années 1990, la moitié des 13 hectares de la forêt d’Anja avait été coupée illégalement, avec des conséquences dramatiques : baisse des réserves d’eau, assèchement des rizières, ensablement des champs. Les lémuriens s’étaient enfuis, et les rares qui restaient étaient parfois mangés par les villageois au bord de la famine. Devant ce désastre, en 2001, les habitants créent l’association : "Anja Miray" dont l’objectif principal est « la protection des ressources naturelles et leur valorisation touristique ».
«  À force de volonté et persévérance, on obtient des résultats. Chaque dimanche on se réunit et on définit le travail : cultures des terrains propriété de l’association, entretien de la réserve, etc. Ces terrains collectifs, n’excluent pas la propriété individuelle de parcelles. Nous avons transformé les richesses naturelles en source de revenus tout en améliorant notre cadre de vie », précise Victor. Aujourd’hui, l’écotourisme rapporte à cette communauté de 2 500 habitants 80 millions d’ariary (30 000 €) par an ! Ainsi, l’association finance des patrouilles de surveillance du parc, forme des guides, reboise la forêt - 300 lémuriens y vivent -, mais aussi a mis en place un système de protection sociale pour handicapés et personnes âgées, soutient les écoles, etc. La communauté est aujourd’hui autosuffisante pour son alimentation. L’an passé à l’occasion de Rio + 20, lors des "trophées du monde" organisés par l’ONU sur « la protection de la biodiversité et la promotion de l’écotourisme », l’association se classe troisième et reçoit le "prix Equateur". Et depuis notre visite… six hébergeurs sont labellisés "Accueil Paysan" !

Le Relais Madagascar
Le Relais s’est constitué en France dans les années 1984/85, en tant qu’entreprise à but social (pour se différencier du secteur associatif traditionnel) à l’initiative de l’abbé Pierre et de différents acteurs de la solidarité. Son activité principale est la friperie et chacun a repéré les containers à disposition aux quatre coins de nos villes… Le Relais Madagascar, SARL de droit malgache, s’est créé en 2008 à Fianarantsoa, sur la base de la friperie « avec l’idée d’un débouché positif », précise Clément en charge du développement de la structure. Il emploie 250 personnes en situation de précarité (mais qui ne l’est pas aujourd’hui ?). Au-delà de l’activité économique, constitution d’une caisse mutuelle « d’entraide et d’amélioration de la vie de tous les jours » gérée par les salariés, de micro-crédit à taux zéro, de cours de mise à niveau, d’aide à la scolarisation… « L’objectif est : le management par le bien-être des salariés ». 

La Friperie Taratra
La population apprécie les arrivages de fripes comme moyen de se vêtir avec un rapport qualité/prix inégalable pour un faible pouvoir d’achat, activité traditionnelle assurée par les Indo-pakistanais. « C’est malheureusement un fait, et nous souhaitons un jour voir les Malgaches s’habiller avec des vêtements de confection locale ». Le Relais France vend des ballots de vêtements à la société indo-pakistanaise Miezaka. Taratra est rémunérée pour le tri et le conditionnement en petites balles. 100 personnes, en CDI, y travaillent : « il s’agit d’emplois d’insertion, mais de fait il n’y a pas d’issue professionnelle sur le marché traditionnel, aussi tous restent… ». Depuis peu, l’atelier Gash’Mlay confectionne des vêtements et des linges pour la maison, à partir de textiles recyclés.

Atelier mécanique Soatao.
70 salariés travaillent dans cet atelier à l’histoire peu banale. A l’initiative de l’Etat dans les années 80 une entreprise fabriquait une centaine de voitures annuellement. Après un changement de gouvernement l’entreprise est laissée à l’abandon : « on a acheté les locaux et on a récupéré tout ce qu’il y avait dedans (outillage, voitures, stock de moteurs, chaînes de montage, etc.). Dans un premier temps nous avons monté des véhicules à partir des éléments en notre possession et depuis nous avons conçu un nouveau prototype testé actuellement la "Mazana" (la robuste). Nous produisons deux voitures par mois. Les bénéfices de cet atelier qui travaille avec deux centres de formation locaux, permettent d’investir dans des projets ».

… Et des projets. L’entreprise fait émerger des projets pilotes comme la collecte et la valorisation des déchets ménagers (recyclage, compost, briques de plastic…). Reprise de la rizerie Aingavao, « créée en 1967, elle a fonctionné pendant des années, à une époque où Madagascar était encore auto-suffisant en riz, et abandonnée depuis quinze ans ». Le projet s’axe sur : « une collecte éthique en appui au développement rural, l’exploitation de la rizerie et la création d’emplois "sauce Relais" et la commercialisation non spéculative au profit des petits revendeurs dans un marché qui, lui, est fortement spéculatif… »

Ces projets peuvent sembler bien dérisoire au regard de réalités comme l’exploitation scandaleuse de minerais à Ambatovy pillage en règle du pays (avec l’accord des politiques) sa pollution et les graves risques de santé encourus par la population, le 1,6 million d’enfants non scolarisés, l’insécurité à son paroxysme, les sommes folles dépensées pour la propagande électorale par certains candidats (en millions d’euros), les 92 % de la population qui vivent sous le seuil de pauvreté… mais ils sont la force de ce peuple si attachant. Je laisserai les mots de conclusion à Antoinette responsable d’une coopérative, qui analyse finement la situation : le pays est engagé dans une mutation par son entrée progressive dans la modernité accentuée par la mondialisation. Ce phénomène fragilise le tissu social et les fondements de la culture traditionnelle. L’espoir est porté par les nouvelles générations, aux moyens modernes de communication qui permettent de mieux se découvrir, d’avoir une ouverture plus large sur le monde et de moins s’enferrer dans les histoires internes…

Philippe Savoye
novembre 2013

Survie et dignité

Invité dans plusieurs familles, j’ai perçu le dilemme que vit une majorité d’entre elles : comment survivre tout en demeurant digne ? L’exemple de Nirina qui réside à Toamasina illustre la situation actuelle de la majorité de la population.
Elle habite à cinq kilomètres du centre ville, dans un quartier où les ruelles de terre sont envahies d’immenses flaques d’eau (ici il pleut tous les jours). Des "épiceries" se font concurrence à trente mètres les unes des autres (huile, piles, quelques denrées alimentaires…) où les achats se font au compte-goutte (une femme devant moi achète une petite tomate, un oignon quatre cuillerées d’huile et deux de sucre). La promiscuité est totale : les radios et la musique inondent le voisinage. Si chaque lopin est grillagé, les allers et venues sont permanentes, "cela ne signifie pas solidarité : j’ai confiance dans quelques voisins, mais beaucoup sont dans le chacun pour soi et il faut se barricader pour éviter les vols".
Les maisons, recouvertes de tôles, sont majoritairement faites de bidons déroulés et de bois, parfois légèrement surélevées sur une dalle en béton. La sienne, de 25m², fut construite il y a 15 ans et les poutres se désolidarisent du béton "j’ai peur lors des cyclones". Un seul lit, un vieux poste de télévision, un canapé d’un autre âge. Le peu de vaisselle est entassée dans un coin, les vêtements dans un autre, "bien sûr on met toujours les mêmes mais ils sont propres". Le logement est soigné et une certaine coquetterie s’en dégage "ce n’est pas parce qu’on est pauvre que l’on doit vivre dans la saleté", des images religieuses décorent les murs "car on doit toujours espérer", des fleurs artificielles donnent quelques couleurs "elles sont sans parfum, mais je ne pourrais pas en acheter chaque mois", des rideaux offrent une légère intimité. L’électricité (entre deux coupures) revient à 30 000 ariary par mois (10 €). Un petit puits d’une eau rougeâtre est près de la maison : "je vais chercher l’eau à boire avec un seau à un robinet situé à une centaine de mètres".
Dans un recoin de la bande de terrain de quatre-vingts centimètres, pourtour de la maison, les sanitaires, et une "bicoque en bois" de quatre mètres carrés où… elle héberge gracieusement un couple avec un bébé qui se trouvait à la rue "il faut être solidaire" !
Ainée d’une famille de 17 enfants, Nirina la quarantaine, mère d’une fillette de 6 ans, Noémie, vit seule depuis quelques mois "je me suis mariée traditionnellement à 30 ans, avec un professeur d’université. Rapidement il y eut des problèmes car il buvait toute sa paie et rentrait saoul. Il ne m’a jamais battue. Depuis un an on s’est séparé. Il n’est pas revenu voir sa fille." Salariée dans une structure sociale elle percevait un salaire d’environ 200 €, "mais avec la crise le travail a disparu". Pas d’allocation chômage et les maigres économies s’évaporent rapidement. "On m’a proposé de postuler sur un emploi de fonctionnaire à condition de verser 3 millions d’ariary (plus de 1 000 €), sans certitude d’être embauchée. J’ai été à la banque pour emprunter cette somme, puis, après réflexion, j’ai décliné ce piège". Avant de perdre son emploi, pour subvenir à certaines dépenses (frais d’écolage, une hospitalisation - on est soigné que si l’on paie d’avance -…) Nirina a emprunté quelques centaines d’euros… Je fais le calcul : taux pratiqué : 74 % !
Que faire ? "Je pense d’abord ouvrir une friperie, il me reste encore des vêtements de demoiselle, j’en ai déjà vendus mais il m’en reste un peu". Et après ? "Je ne sais pas, il me reste un bracelet en or que m’a donné ma mère - que je voudrais offrir à ma fille - les autres bijoux sont déjà vendus. J’ai dix kilos de riz d’avance, on se privera, mais pas question de mendier ou de voler. On rogne sur tout, mais c’est la honte quand il faut demander. Je prie, Dieu ne me laissera pas tomber !".
La chaleur de l’accueil a l’intensité de sa simplicité. Son sort est accepté avec un brin de fatalisme. Repas de fête pour ma venue : du riz coco avec poulet et une banane ! Délice ! Leçon d’humilité !

Philippe Savoye

Dernière heure (mi-novembre) : Nirina m’informe qu’elle s’est faite… cambriolée !!!

Article paru dans Inter-Peuples n°222, décembre 2013

[1Zafy, président sortant fut battu par Ratsiraka en 1996

[2Titre de plusieurs articles de presse, début octobre

[3La population est estimée à 22,5 millions

[5Association Nationale du Commerce Equitable et Solidaire à Madagascar

[6District d’Ambalavao

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