Investiture de Michelle Bachelet : on prend les mêmes et on recommence ?

Publié le : , par  Elodie Queffelec Tapia

Michelle Bachelet revient comme présidente, après une parenthèse "droitière", … pour mener quelle politique ? De terribles défis l’attendent : rupture avec le néo-libéralisme débridé hérité de Pinochet, mise sur pied d’une école et d’une université gratuites accessibles à tous et toutes, décriminalisation du problème mapuche et restitution des terres volées… Que de défis !

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Ce 11 mars, c’est une image forte que nous a transmis le Chili à l’occasion de la cérémonie d’investiture de la Présidente Bachelet nouvellement réélue.
Pour la première fois c’est une femme, qui a remis l’écharpe présidentielle à la Présidente réélue, émue aux larmes tant ce geste était chargé de symbolisme, puisque qu’il s’agissait d’Isabelle Allende, fille du défunt président Salvador Allende, en sa qualité de nouvelle présidente du Sénat. La sénatrice PS, est en effet devenue la première femme à présider la Chambre du Senat par 21 votes pour, 15 contre et deux abstentions, et, à l’occasion de sa propre investiture, n’a pas hésité à rendre hommage à son « « père, ainsi qu’à ceux qui ont lutté pour récupérer la démocratie », avant d’affirmer sa volonté d’appuyer le programme de Michelle Bachelet afin de mener à bien les nombreuses réformes pour lesquelles elle a été réélue. "La liste des défis qui nous attendent est longue et nous sommes conscients qu’il ne sera pas facile d’initier les changements qui menacent les intérêts de certains secteurs, comme la gratuité de l’éducation, de plus grands droits du travail ou le raffermissement de la santé publique » [1]" [2].

Pour la première fois, Bachelet bénéficiera d’une majorité dans les deux chambres du Congrès, ce qui lui permettrait de mettre en marche les lois les plus emblématiques de son programme électoral, en commençant sans doute par la réforme fiscale, mesure qui lui permettra ensuite de financer la réforme du système éducationnel qui a monopolisé l’agenda politique depuis janvier 2011 avec la montée en puissance du Mouvement Etudiant chilien.

Mais ce n’est pas la seule mesure importante que son nouveau gouvernement prétend mener à bien ; ayant su tirer des leçons des dénonciations des inégalités sociales et du rejet croissant du système néolibéral hérité de Pinochet, Michelle, comme elle se fait désormais appeler, se veut plus proche du peuple, à l’écoute de ses demandes, et prétend changer la donne pour les secteurs les plus touchés par les disparités. Ce n’est pas une nouvelle série de mesures populistes qu’elle propose, mais sa volonté de créer une nouvelle Constitution, qui mettrait (enfin) fin à celle de 1980, dernier cadeau du Pinochetisme qui enserre toujours la société chilienne plus de 20 ans après. Reconnaissance des peuples indigènes, Etablissement d’un statut pour les couples homosexuels, Souveraineté nationale « issue du peuple chilien et émanant des pouvoirs de l’Etat afin d’atteindre une véritable démocratie participative [3] », Responsabilité fiscale des grandes entreprises, Protection de l’environnement et utilisation des ressources naturelles du pays de façon durable et non polluante, Renforcement du système de santé…
De bien beaux projets qui, s’ils sont menés à bien, pourraient sans doute mettre un point final à la division économique et sociale qui saccage le pays et à laquelle même la fin de la dictature n’a pas su mettre de frein.

Mais Michelle Bachelet va-t-elle réellement engager ces réformes ? Car si les demandes du mouvement social qui gronde depuis le retour de la droite au pouvoir, ont été prises en compte dans la campagne, y compris par les candidats les plus conservateurs, il ne faut pas oublier que ces mêmes secteurs conservateurs gardent la main-mise sur l’économie, et qu’en étudiant de près les promesses de campagne de la Présidente, on s’aperçoit qu’en substance, il n’est pas prévu de toucher aux fondements de l’économie d’extraction du pays.

Et encore, nous n’avons même pas abordé les implications d’un changement de Constitution en termes de Justice et de Mémoire : annulera-t-on l’amnistie de 1976 qui protège encore les militaires ? Jugera-ton les crimes de la dictature ? On ne peut que rester prudents sur la capacité de la mandataire à répondre aux besoins de son pays, scepticisme d’ailleurs partagé par une bonne partie des Chiliens qui selon une enquête récente, doutent déjà des réformes proposées par Bachelet.

Pourtant certains signes sont prometteurs, tout d’abord, et pour la première fois depuis le gouvernement de l’Unité Populaire, une communiste entre au gouvernement, en la personne de Claudia Pascual (PC), anthropologue, conseillère municipale et figure de proue du Mouvement Etudiant qui prend le poste de Ministre du Service National de la Femme.

Autre révolution, quatre ex-dirigeants du mouvement étudiants devenus députés, Giorgio Jackson, Camila Vallejo, Gabriel Boric et Karol Cariola sont entrés triomphalement au Congrès en même temps que Michelle Bachelet, alors que l’on procédait également au renouvellement législatif. Nul doute qu’ils continueront de promouvoir depuis l’hémicycle les changements du système d’éducation qui les ont menés de la rue aux sièges de députés.

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Passionaria du « Printemps chilien », Camila Vallejo, venue avec sa fille de quelques mois à l’investiture, n’a pas hésité à affirmer que ces députés d’un nouveau genre « assument cette nouvelle étape avec une grande responsabilité », « Nous faisons face à un nouveau cycle politique où nous accompagnerons un nouveau gouvernement qui s’est engagé sur mandat du peuple à réaliser de profondes transformations, par conséquent, je crois que c’est depuis cette tranchée, depuis le Congrès, que nous pourrons contribuer à la réalisation de ce que le peuple réclame". [4]

Au cas où le Gouvernement serait tenté de se reposer sur ses lauriers, ou que les anciens révolutionnaires étudiants se laisseraient griser par les Ors du pouvoir, nul doute que la rue se chargera de les rappeler pourquoi elle les y a placés. Pour preuve, une « Marche de toutes les Marches [5] » a déjà été convoquée par au moins 13 organisations sociales et de travailleurs pour le 22 mars prochain, soit exactement 11 jours après la prise de pouvoir de la Présidente Bachelet, afin de lui rappeler qu’elle a promis d’apporter des solutions concrètes à plusieurs demandes historiques qui existent dans le pays.

Tout porte à croire qu’un futur plus juste est en marche, et que les classes dirigeantes n’auront plus le monopole de l’action politique. Une chose est sûre, pour reprendre les mots de la Présidente de la Fédération des Etudiants de l’Université Catholique, Naschla Aburman, « Il n’y aura pas de lune de miel avec le nouveau Gouvernement  [6] ».

Elodie Queffelec Tapia

Article paru dans Inter-Peuples n°226, avril 2014

[1Isabel Allende jura como presidenta del Senado y rinde homenaje a su padre : “Él estaría orgulloso de ver a su hija en esta testera” - El Mostrador 11/03/2014

[2Latinoamérica pone los ojos en Chile y en Michelle Bachelet | Chile | EL MUNDO 14/03/2014

[3Programa de Gobierno 2014-2018 - Michelle Bachelet

[4Cuatro emblemáticos ex dirigentes estudiantiles son electos diputados | Emol.com 17/11/2013

[5
Movimientos sociales preparan primera marcha en contra del gobierno de Bachelet | Emol.com 9/03/2014

[6Presidenta de la FEUC : No habrá luna de miel con el nuevo Gobierno | Emol.com

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