Venezuela : Chavez est mort, vive Chavez ?

Publié le : , par  Elodie Queffelec Tapia

Le moins qu’on puisse dire est que la période de l’après chavisme – un an après la mort de Chavez– est agitée. Nous avons demandé à notre amie Elodie Queffelec Tapia, qui suit de près l’actualité sud-américaine, de nous proposer des éléments d’information et d’analyse. Qu’il y ait une offensive de la droite vénézuélienne, c’est incontestable, mais qu’il y ait de sérieux problèmes de "gouvernance" et de politique sociale et économique, c’est aussi incontestable…

A un an de la mort du Commandante Chavez, c’est dans un climat extrêmement tendu que le Venezuela dresse le bilan de l’après Chavez.
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Si le charisme du leader de la révolution bolivarienne et ses combats pour la renaissance d’un continent latino-américain libre de tout impérialisme restent dans toutes les mémoires, ce sont les critiques au gouvernement qui se font de plus en plus entendre, au point que le pays est aujourd’hui en proie à de violents affrontements qui font trembler le modèle chaviste sur son socle.

Depuis janvier, alors que leurs revendications premières se bornaient à dénoncer l’insécurité, la crise économique et la censure des médias, les manifestations étudiantes ont été récupérées et enflammées par l’opposition pour finalement muer en un véritable mouvement de contestation à l’encontre de la politique gouvernementale, qui en plus de dénoncer l’impunité, la corruption et les exactions policières commises lors des manifestations, demande la tête de Nicolás Maduro.
Un an après, la mort de son leader, le Venezuela n’est plus le pays de la "jolie révolution" rêvée par Chavez, mais celui où se mêlent protestations et files d’attentes pour obtenir des denrées alimentaires.
Ils sont des milliers qui depuis un mois continuent de manifester dans les rues de Caracas. Maduro, encore frêle dans son costume de dauphin du chavisme, peine à entendre les demandes de la rue, dénonce une "Tentative de Coup d’Etat Impérialiste" et tente d’asseoir son autorité à grand coup de répression du mouvement populaire et de contrôle des médias. C’est dans ce contexte de crise, que les Vénézuéliens demandent un "dialogue sincère" avec le président, dialogue auquel les leaders de l’opposition refusent de participer, "de peur d’être pris au piège" par les "manipulations" du gouvernement.

Dans ce climat extrêmement tendu, les analyses sur le sujet que l’on peut trouver depuis la France ne sont pas moins partiales que de l’autre côté de l’Atlantique. On passe aisément de la dénonciation pure et simple du "boycott économique" des secteurs conservateurs vénézuéliens, "à la botte des USA" et "aidés par la CIA" pour détruire les avancées sociales acquises par 14 ans de révolution sociale, à la dénonciation des violations faites aux Droits de l’Homme par la "dictature chaviste".
Les médias internationaux eux, s’ils traitent l’information en deux minutes entre l’Ukraine et les disparitions d’avions, ne perdent pas dans une analyse "à froid" de la situation et lui offrent un traitement manichéen et réducteur particulièrement peu argumenté.

Quelles que soient ses convictions, il est important de comprendre les causes d’une telle situation avant de se positionner sur le sujet vénézuélien.

Pourquoi parle-ton de crise économique ?

Avec une économie presque entièrement fondée sur l’extraction des ressources naturelles, majoritairement le Pétrole, le Venezuela a engagé sous Chavez une politique de réduction de la pauvreté entièrement financée grâce au pétrodollar, qui, si elle a fait ses preuves en proposant une alternative viable au modèle capitaliste et a effectivement permis de réduire les inégalités, n’est pas sans limite et à déjà montré ses failles. Depuis quelques années, on constate en effet une aggravation des problèmes aigus du pays, à savoir l’insécurité, l’inflation (une des plus importantes de la planète), la pénurie de logement et le sous-emploi. De plus, malgré son objectif de marche vers le "socialisme", on constate que la part du secteur privé dans la formation du PIB vénézuélien n’a fait qu’augmenter depuis le début du chavisme.

Pourtant même si le Gouvernement admet que l’économie vénézuélienne traverse des moments critiques, les visions sur les motifs de cette performance sont aussi divisées que peut l’être le panorama politique. Alors que l’opposition dénonce les faiblesses du modèle économique, le Gouvernement affirme que la crise provient d’un processus de déstabilisation que les "secteurs de l’oligarchie et la droite du pays ont dessiné et réalisé, avec l’appui éventuel de facteurs externes – lire entre les lignes "les USA".

L’année 2013 s’est terminée avec l’inflation la plus élevée des deux dernières décennies qui atteint les 56,2 %. S’y ajoutent des niveaux record d’indicateurs de manque et de désapprovisionnement, une perte de réserves internationales, et une croissance économique de 1,6 % très inférieure aux buts initiaux d’entre 4 % et 5 % du Produit intérieur brut (un PIB).

Le plus préoccupant de tout cela, c’est que depuis ces deux dernières années, le pays est en train de passer d’une société de l’abondance à une société du manque, et là réside la polémique : ces files d’attentes et ces pénuries sont-elles des conséquences directes du chavisme, ses attaques au secteur privé, ses expropriations et son économie qui repose sur l’importation de denrées contre l’exportation de pétrole, comme l’avancent les chavo-septiques, ou sont-elles provoquées par les manipulations du secteur conservateur (aidées ou non par la CIA) qui ont la mainmise sur les entreprises privées productives et organisent la pénurie pour déstabiliser le pouvoir ?

Des voix protestataires se font entendre depuis longtemps, en portant un regard critique sur la politique sociale engagée depuis 2004. Nombreux sont ceux qui soulignent la logique perverse du pétro-Etat vénézuélien, comme le Parti communiste vénézuélien, qui signalait déjà en 2011 que "le modèle de capitalisme dépendant, rentier, et improductif dominant dans le pays ne fait pas que se perpétuer, il se renforce".
De même, malgré la lucidité apparente du pouvoir en place, qui parle depuis des années de la nécessité de diversifier son économie, c’est malheureusement l’inverse qui se produit, avec un grave approfondissement de sa dépendance au pétrole, qui devient aussi technologique et alimentaire (puisque le pays ne fonctionne que grâce aux importations des produits de base), et est doublé, et c’est là tout le paradoxe du modèle chaviste qui prétend réduire les inégalités, de la montée en puissance spectaculaire d’une bourgeoisie importatrice parasitaire.
Ces prises de distance à l’égard du processus bolivarien sont toutefois risquées car toute critique vaut à son auteur d’être accusé de "traîtrise" et qualifié d’"agents de l’Empire" par les sbires du régime.

Mais le seul modèle n’est pas le seul facteur à prendre en compte, une autre explication mérite d’être soulevée : le coût des dernières élections. La dépense excessive qu’ont provoqué des processus électoraux réitérés, ajoutée à un recul des prix pétroliers, ont éradiqué les calculs initiaux en matière économique pour l’année 2013. Loin de s’arrêter avec le décès de l’ex-président, cette politique expansive a continué pour garantir l’élection de Nicolas Maduro, grignotant allègrement une bonne partie des réserves internationales, et des fonds parallèles dont disposait jusque-là le pays.

Si beaucoup de choses restent à faire, on ne peut nier que ce pays a connu de grandes avancées sociales, et a pu, grâce aux réformes mise en place par le Chavisme, faire un saut quantitatif et qualitatif qui ne peut pas être méprisé. Près de 60 % du budget annuel, est investi dans le secteur social. C’est aussi le deuxième pays d’Amérique Latine, et le cinquième au monde où le taux d’inscription universitaire est le plus élevé. Ces chiffres, s’ils sont fortement contrebalancés par la situation actuelle, ne peuvent que témoigner de l’engagement du gouvernement pendant les 14 ans de la présidence chaviste, qui s’est essentiellement basée sur l’investissement dans le "peuple vénézuélien".

Si les observateurs critiques du modèle prévoyaient l’arrivée d’une telle crise depuis longtemps, n’aurait-on pas pu l’anticiper ? Qu’est ce qui a déclenché une telle division civile ? Il est impossible de le comprendre sans s’attarder sur le modèle politique créé par Chavez, et sans présenter son successeur, Nicolas Maduro.
Héritier désigné par Chavez, il fut sous sa présidence Ministre des Relations Extérieures et Président du Parlement. Ancien chauffeur de bus et leader syndical, c’est en prison que Maduro a connu Hugo Chavez après sa tentative de Coup d’Etat raté de 1992. Ensemble, ils fondent le Mouvement Bolivarien Révolutionnaire (parti politique d’orientation socialiste) qui posera les bases du futur PSUV, Parti socialiste unifié du Venezuela. Comptant parmi les hommes de confiance de Chavez, il a été intronisé comme son successeur officiel lors d’une conférence du 8 décembre 2012, où le Commandante le décrit alors comme son fils idéologique, "un leader jeune avec les meilleures qualités pour continuer, avec sa main ferme, avec son cœur d’homme du peuple, il continuera à diriger avec le peuple toujours."

L’article 233 de la Constitution Bolivarienne prévoit que si le Président n’est plus disposé à assumer la présidence, le vice-président devra convoquer de nouvelles élections présidentielles. Se sentant partir, Chavez avait alors officiellement appelé ses partisans à voter pour son vice-président Nicolas Maduro en cas d’élections. Ces élections ont alors été convoquées un mois après la mort de Chavez, et ce n’est qu’avec une courte tête, à 50,62 % des voix que le Dauphin du défunt président sera élu. C’est la première fois depuis le début du chavisme, que l’on constate une nette avancée de l’opposition qui glane 49,12 % des votes.

S’il s’est imposé en avril 2013, ce n’est que par une différence de 200 000 votes et sous les dénonciations de fraude électorale. Il vit depuis un véritable calvaire présidentiel, qui a seulement trouvé un repos après les élections municipales de décembre.
Le soutien inconditionnel du parti au pouvoir s’est imposé avec une différence de 10 % au plan national mais en perdant la plupart des grandes villes, ne réussissant à garder la main sur certaines régions qu’en recyclant les vieux trucs d’Hugo : une campagne absolument inégale, les candidats chavistes étant financés grâce aux fonds publics, et une militarisation des instances les plus importantes de l’État, à un degré que le propre Chávez n’avait pas osé mettre en œuvre.
Pour exemple, en une seule année, Maduro a enfoncé le clou en matière d’hégémonie communicationnelle, suivant prôné par son "père" politique et spirituel. Il a imposé un blocage en écrasant les informations sur les mouvements de protestation dans les médias, utilisant une stratégie basée sur l’achat de canaux et de chaînes via l’aide d’entrepreneurs amis dans les chaînes de la télévision publique afin d’en faire un organe de propagande officielle de l’Etat.
Lassés de ces démonstrations de force qui ne sont pas doublées de progrès social puisque le climat social est de plus en plus tendu, les Vénézuéliens se sont de plus en plus tournés vers l’opposition, parvenue à toucher des classes sociales jusqu’ici indéfectibles au chavisme, mais qui se sont lassées des problèmes liés à l’insécurité.
C’est ainsi que Leopoldo Lopez est devenu le principal adversaire politique de Maduro, fragilisé par les mouvements de protestation que ce leader de l’opposition radicale a instigué.

Cette première année de la mort du président Hugo Chávez a également permis de constater que le chavisme n’est pas un mouvement hétérogène, comme il paraissait l’être lorsqu’il était en vie.
En plus de personnaliser beaucoup de pouvoirs, le Président de l’époque avait su monopoliser le discours politique du Gouvernement. Aucune voix de son Gouvernement ne pouvait aller contre la sienne. Ce vide laissé par la figure charismatique a fait que le parti au pouvoir doit désormais s’habituer à prendre des décisions sans bénéficier comme son prédécesseur du soutien inconditionnel du Parti.
Même si le Chavisme est en place, c’est un chavisme sans Chavez, personnage haut en couleur, et surtout "facteur de stabilité" pour beaucoup de secteurs économiques comme politiques. Ce qui a été observé cette année est une des conséquences directes du modèle de "favoritisme politique" qu’a créé Chávez qui poussait les acteurs du soutien inconditionnel du parti au pouvoir à "se concentrer plus dans lutter pour le pouvoir que dans résoudre les problèmes structurels du pays". Les positions politiques jadis unifiées ou polarisées par la figure du charismatique Président se nuancent désormais et sont aujourd’hui beaucoup plus visible, notamment pour le président Maduro qui en fait les frais.

Ce changement de la donne est aussi valable pour l’opposition. Les mouvements de ré-accommodation sont valables tant pour le Gouvernement que pour l’opposition, qui de presque invisible, doit trouver sa place dans le nouvel échiquier politique. Le Venezuela est entré dans une nouvelle étape de son histoire politique, sociale et économique. La personnification du pouvoir qui concentrait toute l’attention politique du pays n’est plus à l’ordre du jour, et la politique retombe aux mains des opérateurs et des fonctionnaires que Chávez avait, pendant ses gouvernements, laissé sur la touche. Les rapports de force se modifient et les luttes se font avec des adversaires qui n’ont pas l’aura du défunt président, et sont à même d’être malmenés par l’opinion publique.
C’est pour cela que l’opposition prend du galon à mesure que Maduro en perd, car il est évident que la lutte Chávez-Capriles, du pot de terre contre le pot de fer, n’est pas du même acabit que la lutte Maduro-Capriles, et cela a clairement été vue dans l’élection du 14 avril 2013.

Dans sa dernière allocution publique, le 8 décembre 2012, Chavez déclarait "Heureusement pour le pays, la révolution ne dépend pas d’un seul homme". C’est pourtant l’absence de ce seul homme qui remet en jeu l’avenir du Venezuela, qui, s’il n’apprend pas à s’adapter aux nouvelles règles du jeu politique, risque bien de perdre la partie.

Elodie Queffelec-Tapia

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