Dette négrière, coloniale, néo-coloniale et réparation

Publié le : , par  Jo Briant

Jo Briant se propose d’analyser successivement – analyse qui s’étalera sur deux numéros – les mécanismes de la dette négrière, coloniale et néo-coloniale, leurs caractères systémiques, leurs conséquences… qui posent la question centrale de la reconnaissance et de la réparation.

I./ La dette négrière

2001 : Conférence de Durban, organisée par l’Unesco, avec pour objectif la lutte "contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance qui y est associée". Un certain nombre de pays du Sud, dont la Jamaïque, la Zambie, la Tanzanie, avançaient la nécessité de reconnaître les dégâts causés par la colonisation, et en particulier l’esclavage, et exigeaient réparation. Les Etats-Unis et les pays de l’Union européenne refusèrent ces revendications et profitèrent d’un débat sur le sionisme pour enterrer ce débat.
2001 toujours, France. Adoption de la loi Taubira du 10 mai 2001 reconnaissant l’esclavage comme "un crime contre l’humanité". A l’origine, ce projet de loi comportait un article 5 qui disait : "Il est instauré un comité de personnalités qualifiées chargées de déterminer le préjudice subi et d’examiner les conditions de réparation due au titre de ce crime…". Cet article sera rejeté… à l’unanimité !
10 mai 2013 : lors de cette journée nationale de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions, en faveur du travail de mémoire, le président Hollande se prononce contre les réparations : "Il y aurait une note à payer et ensuite ce serait fini ? Non, ce ne sera jamais réglé". François Hollande confond, volontairement, deux choses : d’une part, le caractère irréparable du crime commis par les puissances esclavagistes ; et d’autre part le caractère réparable des dommages individuels et collectifs causés aux descendants des anciens esclaves. Il est infondé juridiquement de dire que les crimes contre l’humanité ne peuvent pas donner lieu à des réparations matérielles et financières comme le prouvent les sommes perçues par les victimes et les descendants des victimes de la Shoah… L’Allemagne a versé 60 milliards de dollars à l’Etat d’Israël après le Seconde Guerre mondiale. Et elle vient de décider de verser aujourd’hui 2566 euros aux 80 000 victimes juives récemment identifiées en Europe orientale et dans l’ex-Union Soviétique… Pourquoi ce droit naturel à la réparation pour les victimes de la Shoah ne s’imposerait-il pas pour l’esclavage ?

L’esclavage négrier : un crime inouï perpétré durant quatre siècles
GIFAvant d’en revenir aux réparations, tentons d’abord de saisir, de "mesurer" - si c’est possible ! - ce crime contre l’humanité perpétré quatre siècles durant contre des dizaines de millions de femmes, d’hommes, d’enfants. Certes, l’esclavage existe depuis l’Antiquité, il a été pratiqué par les Sumériens, les Assyriens, les Babyloniens, les Egyptiens, les Hébreux, puis les Grecs, les Romains, les Arabes… Mais la traite perpétrée par les Européens marque un tournant par sa nature, sa durée – quatre siècles ! -, sa légalisation – oh ! ce Code noir ! -, et par son odieux commerce triangulaire fondé sur l’arrachement et le déracinement inouïs de ces millions d’hommes et de femmes et l’enrichissement infâme d’innombrables Européens, marchands, planteurs dans les Antilles, bourgeoisie, gouvernements. Faut-il rappeler qu’il s’agissait pour les puissances négrières, notamment la France, d’exploiter au maximum les ressources des nouveaux territoires : humaines en Afrique, minières et agricoles aux Antilles et dans les Amériques. Pour qu’un bateau ne circule jamais à vide, on inventa donc le commerce triangulaire. Un bateau quitte Nantes ou Bordeaux chargé de toiles, ce qui rend les tisserands complices des négriers, leurs clients. En Afrique, les toiles ainsi que des armes à feu et de la verroterie sont échangés contre les esclaves. Traversées terribles où ces esclaves sont alignés et "enferrés" à fond de cale dans des conditions d’hygiène épouvantables. En Amérique ou dans les Antilles on débarque les survivants et on les vend à la criée. Le produit de leur vente sert à acheter le sucre, le tabac, le café, l’or et les autres métaux qui vont approvisionner l’Europe. Un historien de Bristol en Angleterre disait : "Il n’y a pas une brique dans la cité de Bristol qui n’ait été cimentée avec le sang d’un esclave. Domaine somptueux, vie luxueuse, domestiques en livrée provenaient des richesses tirées de la souffrance et des gémissements des esclaves…", cité par Eric Williams, dans "Capitalisme et Esclavage", ed. Présence Africaine, 1968. Marx formalise cette analyse dans Le Capital lorsqu’il analyse et souligne que l’accumulation primitive capitaliste – qui a rendu possible la révolution industrielle d’abord en Angleterre ensuite aux Pays Bas et en France - a été rendu possible par la plus-value énorme générée par ce commerce triangulaire.
Cet esclavage négrier fut codifié en 1685 par Colbert sous Louis XIV, ce Code de la honte ignoré par les philosophes des "Lumières". Un Code qui stipule dans son article 44 : "Déclarons les esclaves être meubles, et comme tels entrer dans la communauté des biens…". On peut y lire aussi à l’article 12 que "les enfants qui naîtront de mariages entre esclaves seront esclaves et appartiendront aux maîtres des femmes esclaves". Enfin, parmi tant d’autres infamies, l’article 33 stipule que "si par accident involontaire, un esclave, en se défendant contre les violences de son maître, avait le malheur de le blesser, il serait brûlé vivant". Marqués comme des bêtes, fouettés, torturés, pendus, brûlés vifs. Avec l’autorisation de l’Etat.

Conséquences humaines, démographiques, économiques… Le cas de Haïti
D’abord, les conséquences pour l’Afrique. Elles sont incalculables, très lourdes. Sur le plan démographique d’abord, on peut parler d’un prélèvement énorme : au minimum 40 millions sur quatre siècles, alors que la population africaine était d’environ de 80 à 100 millions au XVI° siècle. Cette terrible saignée – constituée des hommes jeunes et robustes - explique en bonne partie pourquoi le continent africain est resté longtemps sous-peuplé. Toute une population marquée au fer rouge, niée dans sa dignité et son humanité, tout un continent pillé, surexploité, déporté à travers ses enfants, qui était exsangue à l’aube de la colonisation qui a suivi…
Quant aux esclaves, ils ne devaient plus porter leur nom et leur prénom, mais seulement celui de leur propriétaire. Ils devaient renoncer totalement à leur langue, à leur culture, à leurs croyances, à leurs habitudes alimentaires et vestimentaires… Une terrible dépossession et déculturation. Un complexe d’infériorité face au maître, comme peuvent encore le ressentir leurs descendants des Antilles face aux "Békés". Encore aujourd’hui les Antillais éprouvent un immense malaise à évoquer ce passé et ce traumatisme historique et à définir leur identité culturelle et historique… Souffrances et traumatismes qui se transmettent encore aujourd’hui de génération à génération.
Un mot sur le "cas" haïtien. Pour remplacer les Indiens Arawaks qui avaient été décimés, les colons français importent par cargaisons entières des esclaves noirs pour ramasser le café, le coton, le sucre, pour faire tourner les moulins et raffiner les chaudrons. 1794 : révolte des 500 000 esclaves sous la houlette de Toussaint Louverture. Les Noirs finissent par arracher l’indépendance de leur île en 1804. Evénement et victoire inouïs : pour la première fois dans l’histoire de l’humanité surgissait une République noire, arrachée de haute lutte ! Mais Haïti est mise aussitôt au ban des nations, se voit imposer une dette colossale, soi-disant pour dédommager les maîtres de la perte de leurs plantations. Une dette fixée à 150 millions de francs or, une somme énorme que la République de Haïti devra payer pendant plus d’un siècle ! Une dette illégitime mais infernale qui lui a coupé les ailes au moment de son envol et qui explique pour partie le non-développement de cette île…

Réparations pour l’esclavage, ça bouge…
Les effets de la conférence mondiale contre le racisme réunie à Durban en septembre 2001 et du forum concomitant des ONG continuent à se faire sentir. La lutte pour obtenir réparation pour les conséquences de l’esclavage s’est accélérée en 2013. Tout d’abord à la Caraïbe, à l’issue du sommet du CARICOM (Communauté des Caraïbes), composé essentiellement d’Etats anglophones auxquels se sont joints progressivement le Surinam, ancienne colonie néerlandaise, et Haïti. Une commission des réparations réunissant universitaires, économistes, avocats des Etats membres a été mise sur pied le 17 septembre 2013… Affirmation clé : "L’’esclavage et le colonialisme dans les Caraïbes ont très durement altéré nos options de développement". Sont principalement visés : la Grande-Bretagne, la France et les Pays-Bas. Des mobilisations semblables ont eu lieu à la Martinique – avec un Mouvement international des Réparations et un procès intenté par 64 descendants d’esclaves -, ainsi qu’à l’Île Maurice. En France, en mai 2013, le CRAN Comité représentatif des associations noires en France] a assigné en justice la Caisse des dépôts et consignation (CDC) pour complicité de crime contre l’humanité, pour avoir tiré profit de la fin de l’esclavage et de l’indépendance de Haïti (les "dettes" imposées devaient être remboursées en effectuant les paiements imposés à cette Caisse…
Quelles formes peuvent prendre les réparations ? En reprenant les "pistes" émises dans le livre de Louis-Georges Tin "De l’esclavage aux réparations, les textes d’hier et d’aujourd’hui", ed. Les premiers matins (2013/02), on peut citer des aides au retour en Afrique pour ceux qui le demanderaient, des dommages et intérêts, des bourses, des retraites, des lopins à la Martinique, en Guadeloupe, à la Réunion, des actions mémorielles, culturelles ou symboliques. Citation extraite de cet ouvrage : "La réparation constitue l’ensemble des dispositifs légaux, moraux, matériels, culturels ou symboliques mis en place pour indemniser, après un dommage de grande ampleur, un groupe social ou ses descendants, de manière individuelle ou collective. La repentance est une question morale ou religieuse ; la réparation est un problème économique et politique".
Je conclurai : l’exigence de réparation de ce crime monstrueux que fut l’esclavage négrier qui s’est perpétré quatre siècles durant est d’une légitimité absolue. La question : il ne suffit pas d’être dans son droit, comment instaurer un rapport de force pour arracher cette réparation ? Les pays du Sud – dont beaucoup ont eu à souffrir de l’esclavage - ont désormais plus de poids international, la conférence de Durban l’a bien montré. A nous citoyen-ne-s du monde d’appuyer de toutes nos forces cette exigence éthique et politique essentielle et fondamentale…
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Article publié dans Inter-Peuples n°226, avril 2014

Dettes coloniales et néo-coloniales
ou la mise sous tutelle des pays du Sud

Les conquêtes des armées européennes en Amérique ont duré près de trois siècles, du débarquement de Christophe Colomb aux années 1800, en Afrique et en Asie plus ou moins un siècle. Les génocides des conquistadores au sud et la conquête de l’Ouest au nord des Amériques, les exterminations des opposants, le travail forcé et la pauvreté provoquée par la colonisation de presque tous les continents au XIX° siècle ont généré des souffrances infinies. La colonisation n’a pas engendré "que" des violences multiples, ce fut aussi – et c’est encore – la mise sous tutelle des pays du Sud et la destruction de leur économie par la colonisation et les colons.

Exploitation forcenée, travail forcé, crimes coloniaux et néo-coloniaux,
ingérences…

JPEGLa proportion de biens manufacturés dans les pays du Tiers-monde entre 1750 et 1913 est passée de 73 à 8% de la production mondiale. Une donnée écrasante, irréfutable de l’exploitation et du pillage forcenés auxquels se sont livrées les puissances coloniales. Les pays européens utilisaient leurs colonies comme débouchés pour leurs industries. Dans le même temps ils imposaient des droits de douane très élevés pour les exportations de ces mêmes colonies (30 à 80% pour l’Inde britannique). Rien n’a été fait pour l’éducation et la santé, quand l’existant n’a pas été détruit. On parle de quelques dizaines de bacheliers pendant les 80 ans de la colonisation du Congo "belge". Quant aux terres et forêts, elles ont été accaparées par les colons alors que très majoritairement les populations vivaient de l’agriculture. De vastes étendues, enlevées aux indigènes, ont été dévastées par des monocultures d’exportation comme l’arachide au Sénégal ou la canne à sucre dans les Caraïbes. Ces terres sont le plus souvent aujourd’hui stériles. Les habitants du Congo, contraints de cueillir du latex dans la forêt, sont morts par dizaines de milliers – les bras coupés sur les ordres de Léopold II – pour n’avoir pas assez rapporté. Les filatures indiennes ont été saccagées par les Anglais qui se sont appropriés leurs savoirs et ont contraint les Indiens à acheter les tissus de leurs industries fabriqués avec du coton indien. Les dizaines de milliers de tonnes d’argent et d’or, extraites au prix de 6 millions de morts, des mines de Potosi en Bolivie, ont enrichi l’Europe et largement participé au financement de son industrialisation. Et n’oublions pas que la reconstruction de la France et les trente glorieuses (1945-1975) n’ont pu exister qu’avec les prédations coloniales et le travail de nombreux indigènes venus d’Afrique.
Pendant ces années d’asservissement, des routes, des ports, des lignes de chemin de fer ont été construits par les populations indigènes, soumises à la violence du fouet et des fusils. Faut-il rappeler que le travail obligatoire dit "forcé" a été une pratique qui a fonctionné dans les colonies françaises pratiquement jusqu’en 1945. Un travail imposé aux populations, une main d’œuvre gratuite au bénéfice des colons et de l’Etat colonial. Ce qui pouvait entraîner le transfert de milliers d’hommes contraints d’aller travailler à des centaines voire des milliers de kilomètres de leur village, ce qui a vidé littéralement des régions de leurs populations. Le travail forcé a concerné des centaines de milliers d’autochtones et a provoqué la mort d’une très grande proportion d’Africains (ou d’Indochinois ou encore de Kanaks, d’Algériens…), compte-tenu des conditions inhumaines dans lesquelles ils travaillaient : absence d’hygiène, temps de travail illimité, rythme intense, nourriture insuffisante, violences physiques. Pour la seule construction de la voie ferrée, tristement célèbre, du Congo-Océan, on estime qu’elle a entraîné la mort d’au moins 17 000 indigènes (seulement pour la construction des 140 premiers kilomètres…). D’une façon générale, on estime à 57% le taux de mortalité parmi les ʺtravailleurs forcésʺ, proportion ahurissante…
Un mot enfin sur les innombrables crimes coloniaux français. Les crimes de la France dans ses colonies, que ce soit au Maghreb – surtout en Algérie –, en Afrique subsaharienne, à Madagascar, en Nouvelle-Calédonie, dans les Antilles, ont été multiples et jalonnent honteusement cet éphéméride de la honte. J’en restituerai seulement trois, parmi tant d’autres, largement occultés par les livres d’histoire et les médias passés et actuels.

  • Nouvelle-Calédonie, juillet 1878 : « A chaque rencontre, on en a tué quelques-uns, on n’en a jamais pris vivants. […]. On a brûlé toutes leurs cultures […]. Les femmes ont été données aux tribus alliées », le gouverneur Olry, le 28 septembre 1878 au ministre de la Marine. Spoliés de leurs terres, exaspérés et exténués par les réquisitions pour les corvées, par les enlèvements de femmes, les Kanaks se révoltent en 1878… Une révolte écrasée par une répression terrifiante de l’armée française, un massacre de masse, l’incendie de cases, des troupeaux, des récoltes… Une politique de la terre brûlée, qui se répétera cent fois par la suite…
  • Madagascar 1947 : deux ans après la fin de la seconde guerre mondiale, le peuple malgache, comme bien d’autres peuples sous tutelle coloniale, espérait fortement que le moment de l’indépendance serait proche, espérance avivée par la défaite de 1940 et le climat ambiant de liberté. Revendication d’indépendance canalisée par le Mouvement démocratique de la rénovation malgache (MDRM). Le 30 mars 1947 éclate la première insurrection qui sera suivie de plusieurs autres : entre 50 000 et 100 000 morts durant la période 1947-1948…
  • 17 octobre 1961 : massacre d’au moins 300 Algériens, sans doute davantage, à Paris, par la police parisienne sous les ordres de Maurice Papon, couvert par le général de Gaulle. C’est bien un massacre colonial, perpétré à Paris même, alors que le peuple algérien luttait héroïquement pour son indépendance depuis le 1er novembre 1954. Pour protester contre le couvre-feu imposé illégalement à la communauté algérienne (alors que les immigrés algériens étaient français !) par Maurice Papon, et pour faire connaître à la population parisienne – une grande première, la revendication d’indépendance, le FLN (Front de Libération Nationale) appelle les Algériens, hommes, femmes, enfants à quitter leurs quartiers périphériques, leurs bidonvilles pour défiler pacifiquement, sans arme. Environ 30 000 Algériens convergent vers le centre de Paris. Absolument non violents. Cueillis au faciès dès leur sortie des bouches de métro, ils sont frappés à coups de crosse, littéralement massacrés, jetés par-dessus les ponts de la Seine. Des milliers seront entassés au Palais des Sports, au stade de Coubertin, à Vincennes, dans des conditions épouvantables et où beaucoup meurent suite à des tabassages. De très nombreux corps seront retrouvés dans la Seine jusqu’à un mois après. 250, 300, 400 victimes, peut-être davantage, on ne saura jamais. Black-out officiel, archives de la police inaccessibles. Saura-t-on un jour le terrible bilan de ce massacre en plein Paris ? Encore aujourd’hui, dans certaines villes de France (Paris, Grenoble…), des commémorations ont lieu… pour ne pas oublier cette page noire, une de plus, de l’histoire coloniale française, cette nuit où l’on a noyé par dizaines des Algériens dans la Seine.

La Françafrique : un système mafieux et criminel de domination et d’exploitation…
Dette néo-coloniale

Il était de plus en plus clair, surtout à partir de 1945-50, que la France ne pourrait plus maintenir longtemps sa domination coloniale directe. Le mouvement national africain grandissait et il était de plus en plus difficile d’étouffer cette aspiration des peuples colonisés à l’indépendance. De Gaulle, revenu au pouvoir en 1958, perçut très vite qu’un tournant devait être pris, ce dont une certaine gauche française, notamment Guy Mollet et la SFIO, s’était avérée incapable. De Gaulle prit bien soin de donner le pouvoir, au moment des indépendances, en 1960, à une bourgeoisie et à des hommes (comme Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire, Léopold Senghor au Sénégal ou encore Ahidjo au Cameroun) prêts à servir les intérêts de l’ex-métropole. Savez-vous que les leaders et les peuples qui ont essayé de résister ont été impitoyablement éliminés ? Lorsque Sékou Touré leader guinéen décida en 1958 de sortir de l’empire colonial et opta – deux ans avant les autres pays – pour l’indépendance, l’élite coloniale française à Paris s’est indignée et dans un acte de fureur historique demanda à son administration alors en place en Guinée de détruire, dans tout le pays, ce qui représentait à leurs yeux les avantages de la colonisation. Trois mille Français quittèrent le pays, en prenant tous leurs biens et détruisant tout ce qui ne pouvait être transporté : écoles, crèches, bâtiments administratifs, voitures, livres, médicaments, tracteurs, chevaux, vaches, dépôts alimentaires… Quant à Sylvanus Olympio, premier président de la République du Togo, il osa refuser de signer le pacte néo-colonial proposé par de Gaulle : maintien de l’armée française, de la langue française comme langue administrative, du franc CFA comme monnaie… Face à cette résistance, le 13 janvier 1963, une escouade de soldats payés et soutenus par la France, s’empara de Sylvanus Olympio et l’exécuta. Un signal terrible pour tous les autres chefs d’Etat africains. Autre exemple : le 30 juin 1962, Modibo Keita, le premier président du Mali, décida également de se retirer du système monétaire du Franc CFA. Le 19 novembre 1968, comme Olympio, Keita sera victime d’un coup d’Etat mené par un autre ex-légionnaire français, le lieutenant Moussa Traoré. En fait, au cours des 50 dernières années, un total de 67 coups d’Etat ont été perpétrés dans 26 pays d’Afrique : 16 de ces pays sont des ex-colonies françaises, ce qui signifie que 40% des coups d’Etat en Afrique ont été initiés dans d’anciennes colonies françaises….
Je ne vais pas rappeler à nos lecteurs ce qu’ils savent, à savoir qu’un système mafieux et criminel, la Françafrique, s’est maintenu jusqu’à maintenant pour empêcher les peuples africains de se révolter, pour pouvoir piller via nos multinationales les ressources naturelles (agricoles, minières, pétrole, forestières…). La Françafrique, c’est tout ce réseau, largement occulte et secret, échappant à tout contrôle, faisant appel quand il le faut à des ʺBarbouzesʺ, en lien étroit avec les régimes les plus corrompus du continent, aggravant la misère des populations, encourageant la corruption, le trafic d’armes, de la drogue, de l’or, des diamants, décourageant toute velléité de révolte… Tant que ce système mafieux de domination persistera, tant que seront maintenus les bases militaires françaises, le franc CFA, l’exploitation des matières premières des pays francophones par nos multinationales, il est illusoire d’espérer une réelle autonomie des peuples d’Afrique… dont ils doivent être les premiers artisans.

Un mot sur la dette du Tiers-Monde, dette odieuse et illégitime qui a littéralement étouffé et étouffe encore aujourd’hui toute possibilité de développement et d’autonomie économique. L’accroissement de la dette du Tiers-Monde à partir des années 1970 a pour origine l’explosion des taux d’intérêt consécutivement à l’augmentation spectaculaire du prix du pétrole. Les taux d’intérêt passent brutalement de 3-5% à 15 voire 20%, ce qui multiplie très vite l’endettement des pays en développement par 2, 3 ou 4 ! Suite à cet endettement vertigineux, les pays riches – via la Banque mondiale et le FMI – imposent au PED une austérité budgétaire, la diminution drastique des budgets sociaux (éducation, santé, aides sociales diverses…), la suppression des subventions sur les produits de première nécessité comme le pain, le riz… A quoi il faut ajouter la dévaluation de la monnaie locale – du franc CFA en Afrique francophone, la privatisation des entreprises publiques, l’ouverture sans protection aux multinationales, la mise en concurrence de l’économie et de l’agriculture locales avec les économies des pays ʺdéveloppésʺ. Une conséquence catastrophique parmi d’autres : la ruine des agricultures africaines, des éleveurs, face à des agricultures sur-subventionnées…

Qui doit à qui ? Des ʺréparationsʺ sont-elles possibles ?
Il a été estimé que pour un dollar prêté aux pays du Tiers-Monde (par le FMI, la Banque Mondiale, les Etats développés…) les pays du Tiers-Monde ont remboursé en moyenne trois dollars (par le jeu des intérêts…). Et encore faudrait-il ajouter la dette écologique contractée cette fois par les pays développés. Un extrait d’une déclaration de Accion Ecologica, une ONG équatorienne définissant la dette écologique : « (…) c’est la dette accumulée par les pays industrialisés du Nord envers les pays du Tiers-Monde à cause du pillage des ressources, des énergies fossiles, de la destruction des forêts, de l’empoisonnement des rivières, des dommages causés à l’environnement, du dépôt des déchets… ». Cette dette écologique est ainsi liée à des phénomènes de domination et de surexploitation dont les responsables directs sont les Etats du Nord et leurs firmes multinationales.
Une dette incommensurable impossible à ʺréparerʺ sinon par de nouvelles règles à imposer – par quel rapport de force ?– aux Etats du Nord et à leurs entreprises : protection renforcée – sanctions à l’appui – de l’environnement des pays du Sud, réduction significative de l’extraction et de l’exportation des matières premières dont le prix doit être revalorisé, taxation des exportations de matières brutes visant à protéger les industries naissantes de transformation sur place…
Autant de mesures qui impliquent que les pays dits développés réduisent leur propre consommation de ressources et adoptent enfin un modèle de développement soutenable, basé sur une plus faible consommation des ressources naturelles, un renoncement au modèle productiviste et consumériste, à l’obsolescence des produits, à l’omniprésence publicitaire…Droit à l’autonomie et au choix d’un autre développement au Sud, impératif au Nord d’un autre modèle de production et de consommation : la seule ʺréparationʺ concevable…Une véritable révolution…

Article publié dans Inter-Peuples n°227, mai 2014

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