Le Cameroun, entre histoire, résistance et espoir !

Publié le : , par  Philippe Savoye

Le Cameroun connaît deux saisons : la saison sèche de novembre à février et la saison des pluies d’août à fin octobre, précédée de mois pluvieux. C’est durant cette saison des pluies que se déroule notre séjour ce qui signifie de fortes ondées sur une partie de la journée et bien souvent la nuit, voire des jours durant, sans interruption qu’heureusement, nous n’avons pas connues)… Et quand arrive un rayon de soleil, expression populaire, "on brûle la pluie" !

Bonendale
"Camp de base", lieu de résidence de la famille, Bonendale, est une "banlieue" éloignée d’une quinzaine de kilomètres de Douala, seconde ville du pays, capitale économique et port commercial. Les liaisons locales s’effectuent à mototaxi, un moyen mis en œuvre par de nombreux hommes pour obtenir quelques ressources. Si les chauffeurs de taxis s’y opposent en ville, les motos demeurent reines sur ces pistes détrempées où un véritable gymkhana s’impose pour éviter les flaques et les multiples embûches. Pour 200 ou 300 FCFA, vous pouvez faire un ou deux kilomètres, à trois sur la moto, bien sûr sans casque, fort de l’agilité du chauffeur.

Bonendale (dans la langue locale le Duala) signifie "les enfants de Endale", épouse du premier chef local dénommé Jangwa Bedi ; village de pécheurs, site fertile, situé dans l’estuaire du Wouri, était habité majoritairement de Sawas (peuple côtier). La
communauté villageoise attribuait, par moments, un lopin de terre sur son territoire à des enfants du pays répondant à certains critères. Mais étant donné la pression foncière qui se fait jour, de nouveaux arrivants construisent dans les marécages. D’abord surpris de voir des Blancs se promener dans le quartier, les habitants s’enquièrent rapidement de cette présence inhabituelle et nouent un contact facile. L’accueil camerounais est aussi chaleureux que la tradition africaine l’inscrit dans ses racines.

Principalement grâce au réseau familial, ce séjour va nous permettre de multiplier les rencontres à travers le Cameroun, de découvrir des réalités, parfois "face cachée" du pays… où les relations qui découlent de la période coloniale restent présentes ; et comme l’exprime un chauffeur de taxi : les Français, on les appelle "les espions", car ils n’investissent que transitoirement pour se faire de l’argent rapide !
Premier objectif : découvrir Bimbia. Malheureusement, les conditions météorologiques et l’état de la piste qui y mènent ne permettent pas de nous recueillir dans ce site historique de la traite négrière que le gouvernement souhaite faire inscrire au Patrimoine mondial de l’Unesco. Port d’embarquement près de Limbe où les esclaves étaient regroupés, avant de partir principalement pour Gorée...

André et Marie-Louise
Un bus puis un taxi-brousse nous amènent à Mbalmayo, où dans leur modeste demeure en bois au toit de tôle, André et Marie-Louise entourés de leurs cinq enfants nous accueillent avec toute la simplicité et la richesse de ces familles qui possèdent si peu qu’elles offrent tout ce qu’elles ont…
Sur le terrain occupé par la famille depuis une cinquantaine d’années, mais sans titre de propriété, une maison en moellons est en construction depuis plus de dix ans « nous l’achèverons quand nous aurons de l’argent ». La mère d’André est enterrée dans l’une des pièces « pour qu’elle continue à vivre avec nous », mais aucun signe extérieur n’en précise le lieu.
André est devenu mototaxi, faute d’un autre travail et Marie-Louise, fait tourner un petit moulin, service de proximité pour la population du quartier. Ils élèvent quelques poules et canards, cultivent un petit potager et vendent leur production au marché quand les besoins financiers dépassent les recettes issues de la moto, du moulin… Trois ou quatre euros quotidiens quand tout se passe bien !
Leurs enfants vont à l’école publique, un peu par choix, mais surtout vu le coût des écoles privées : 5 000 FCFA (8 €) dans le public, contre de 50 à 100 000 FCFA. Croyants, ils conservent une foi inébranlable en l’avenir « Dieu n’abandonne pas son troupeau alors jour après jour nous devons avancer, même quand les conditions sont difficiles… Et que ce fut dur quand, il y a quelques temps, nous nous sommes faits voler la moitié de tout ce que nous possédions… ». Leçon d’humanité et d’humilité. Merci André et Marie-Louise.

Les chefferies
En pays Bamiléké, situé à l’ouest du Cameroun, le pouvoir est fondé sur le sacré, qui s’intègre à l’univers cosmogonique identifiant deux mondes : le monde matériel du quotidien et celui des ancêtres, des divinités, des esprits bons ou maléfiques. Le pouvoir est atemporel puisqu’il est considéré comme le prolongement de celui exercé par l’ancêtre fondateur, lui-même rattaché à la divinité. Le chef, dès son intronisation, devient tous les ancêtres à la fois, donc le père de son peuple. Dans cette région l’histoire est vivace et les traditions subsistent. C’est ainsi que, malgré la colonisation et les divisions administratives qui en ont découlé, les chefferies traditionnelles demeurent de véritables royaumes locaux, dont l’organisation repose sur des considérations historiques et la filiation de sang.
A la tête de la chefferie le "fo" (qui peut se traduire par chef, roi ou majesté) dont la charge se transmet de père en fils. L’héritier est choisi par le chef assisté par le conseil des 7 et celui des 9 (sorte de parlement de notables) pour ses qualités humaines, son charisme mais nullement ses diplômes. Le rituel symbolique de "l’arrestation du chef" signifie que l’on ne se proclame pas chef, mais le peuple choisit conformément à la volonté des ancêtres.

A Bafoussam, capitale de la région, la chefferie fut fondée au 13ème siècle. Njitack Ngompe Pele, intronisé le 10 décembre 1988 est le 97ème chef, enseignant au collège, il est marié à une vingtaine de femmes (un chef possède autant de femmes qu’il le souhaite ; chacune ayant sa maison) mais « seuls le secrétaire d’état civil et lui savent combien il a d’enfants ». Lors de son décès, elles sont "transmises" à son successeur (à l’exception de sa mère), qui peut leur rendre leur liberté.
A sa mort, le chef est enterré dans la forêt sacrée et au bout de deux à trois années sa tête est récupérée et conservée dans une réserve de crânes sous le contrôle strict du ministre de la forêt extérieure (chez les Bamiléké, il est de tradition de conserver dans sa maison le crâne de l’être défunt, après plusieurs années passées en terre, pour communier avec les ancêtres). Le décès engendre une fête joyeuse car la personne entre dans un monde "supérieur", celui des ancêtres qui resteront présents et apporteront leurs conseils pour que la vie soit la plus agréable possible ; « l’ancêtre nous aidera plus que tout vivant peut le faire » (Martin).
La semaine est composée de huit jours, aux affectations spécifiques (jour de deuil, de réjouissances, du petit marché, des palabres et litiges, etc.)

Grâce au réseau amical de nos accueillants, et notamment à celui de Martin, notable au conseil des 7, nous assistons à « l’Intronisation de sa majesté Fomedjing, docteur Fongang Fouepe, chef du village de Zemla, dans le groupement de Bamendou ». La population, les officiels et les notables sont tous au rendez-vous pour la « sortie de La’Akam et l’installation du nouveau roi avec le Ka’A », confrérie secrète. Cérémonie d’allégeance, danses, discours, remise de cadeaux, chant et danse de la reine Mère, complètent cette cérémonie vécue dans l’enthousiasme de la population.
Dans son discours le nouveau roi insiste sur son allégeance aux ancêtres, son engagement à assurer sa charge avec fidélité. Il souligne sa volonté de vivre en harmonie, en unité « et s’il y a des choses qui ne marchent pas, on s’assoit dans la case de la chefferie et on voit ensemble comment il faut faire », avant d’achever son intervention par son programme "politique" : « dans le cadre du développement socio-économique du village, priorité à la scolarisation et à l’éducation des enfants, et également, la santé, l’adduction d’eau, l’extension du réseau électrique… »
Dans ce monde qui peut paraître "d’un autre temps", chaque chefferie puise dans ses us et coutumes les éléments de son adaptation au monde actuel.

Rencontre avec Jacob Tatsitsa
Jacob Tatsitsa, est l’un des trois co-auteurs du livre Kamerun* ; nous l’avons rencontré à la librairie "Peuples Noirs", fondé par Mongo Beti à Yaoundé, haut lieu d’une résistance locale (et l’une des rares librairies de la ville, la lecture étant peu pratiquée par les Camerounais. Ne dit-on pas « si vous voulez qu’un fait soit oublié, mettez-le dans un livre » ?).
La parution de cet ouvrage sur la guerre secrète menée par la France de 1955 à 1971 a causé grand bruit au pays… et créé bien des ennuis à son coauteur camerounais et à sa famille : agressions, "accidents bizarres"… Enseignant en lycée, depuis sept ans la soutenance de sa thèse ("migration bamiléké et révolution Kamerunaise 1948 -1961") est reportée année après année ; son directeur de thèse a subi de fortes pressions et a demandé de biffer son nom…
Volontaire et courageux, conscient que les jeunes subissent un véritable lavage de cerveau de cette époque sombre, Jacob fait front aux reproches qui lui sont faits « vous voulez salir l’image du Cameroun... Vous avez mis les mains dans un panier à crabes… voulez-vous jouer aux martyrs ?... » et répond « la vérité historique n’a pas de camp ». Dans le prolongement de cet ouvrage et de son engagement, des projets sont à l’étude : un documentaire sur ce même thème, une synthèse de l’ouvrage… Le CIIP est prêt à le soutenir dans sa démarche.

Ce séjour nous a permis de percevoir de multiples aspects de la vie camerounaise marquée malheureusement par une corruption endémique, des inégalités fortes, un pouvoir autoritaire, etc., mais également de constater que cette population d’une grande diversité (on compte environ 250 groupes ethniques) est courageuse, riche de sa volonté de résister, d’avancer, de se créer un avenir et comme dit le proverbe local : peu importe la hauteur de laquelle on tombe, l’important, et celle à laquelle on rebondit !

Philippe Savoye

Article paru dans Inter-Peuples n°229, septembre - octobre 2014

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