Les harkis envoyés à la mort : un crime d’États Les prisonniers de l’Algérie indépendante (1962-69)

Publié le : , par  Marc Ollivier

L’histoire des Algériens recrutés, sous divers statuts, par l’armée française est aussi longue que la colonisation elle-même : spahis, tirailleurs algériens, zouaves ou tout simplement troupes coloniales, des Algériens ont participé aux campagnes coloniales de l’armée française sous toutes les latitudes ainsi qu’aux deux guerres mondiales où ils se sont parfois « couverts de gloire ».
Mais lorsque cette armée française s’est trouvée engagée dans la guerre d’Algérie, ils ont été baptisés « harkis » on ne sait trop par qui, un mot arabe qui signifie « membre d’une harka » c’est à dire d’une troupe armée. Peut être pour les distinguer des Algériens qui avaient rallié les rangs de la lutte armée lancée par le FLN, que l’on appelait « fellagas » ou « rebelles », et que les harkis devaient combattre sous les ordres de leurs officiers pour maintenir « l’Algérie française ». Tout au long de cette guerre, de 1954 à 1962, le nombre et le rôle de ces harkis au sein des forces armées françaises fut assez important, aussi bien dans les unités combattantes que dans les diverses activités d’appui, de surveillance, d’administration, etc.
Lorsqu’il fut devenu évident que les rebelles du FLN n’avaient pas pris le dessus sur le terrain militaire mais gagné sur le plan politique, tant au niveau international qu’à celui des peuples algérien et même français, de Gaulle fut contraint d’engager des négociations pour l’autodétermination de l’Algérie, qui ont abouti aux accords d’Évian du 18 mars 1962. Ces accords ont organisé un cessez le feu le lendemain de leur signature et un référendum pour proposer le choix de l’indépendance au peuple algérien le 1er juillet 1962. Cette indépendance fut choisie par 99,5 % des votants (88 % des inscrits) et proclamée par le GPRA (Gouvernement Provisoire de la République Algérienne, signataire des accords d’Evian) le 5 juillet.
C’est le destin des Harkis après cette date qui constitue le sujet de l’ouvrage de Fatima BESNACI-LANCOU.

L’originalité de cet ouvrage est de s’appuyer principalement sur deux sources nouvelles d’information : d’une part les archives de la Croix rouge, inexploitées jusque là, et d’autre part un ensemble d’enregistrements de 70 témoignages oraux de la part des harkis survivants et de membres de leurs familles. D’autres fonds documentaires ont aussi été exploités.
A l’indépendance de l’Algérie le Comité International de la Croix Rouge (CICR) terminait sa dixième mission en Algérie. Ces missions avaient commencé le 28 février 1955, donc au tout début de la guerre d’Algérie (à une époque où il n’était question en France que des « évènements »), pour visiter les prisonniers partisans de l’indépendance. Les accords d’Évian ont prévu de poursuivre son implication pour vérifier l’application de leurs dispositions après l’indépendance, notamment celles qui prévoyaient la protection des biens et des personnes.

Les bouleversements de l’indépendance algérienne

En réalité, dès le cessez le feu du 19 mars 1962, mais aussi après son accession à l’indépendance, l’Algérie n’a pu échapper à toute une série de violences qui firent de nombreuses victimes.

Tout d’abord l’Organisation Armée Secrète (OAS) créée par les extrémistes du parti colonial, cherche à saboter dès le cessez le feu le processus d’autodétermination : elle multiplie les attentats aveugles contre les Algériens, avec le soutien de nombreux Européens et de militaires, dans les grandes villes comme Alger et surtout Oran, provoquant d’autres violences de la part des partisans de l’indépendance et la disparition de nombreux européens (à la fin de la guerre, un millier d’Européens sont déclarés « disparus » par leurs familles ; très peu seront retrouvés).

En second lieu les factions du FLN se déchirent dans une course au pouvoir où le GPRA est supplanté par un groupe que soutient l’armée des frontières et son état-major, après des combats sporadiques avec les maquisards de l’intérieur.

Parallèlement d’immenses déplacements de population, spontanés et inorganisés, se produisent à travers tout le territoire : d’une part une majorité des « Français d’Algérie » (soit 5 à 600 000 personnes environ) décident de s’enfuir pour se réfugier en métropole en abandonnant tous leurs biens en Algérie ; et d’autre part les centaines de milliers de réfugiés algériens ayant fui la guerre en Tunisie et au Maroc rentrent dans leurs villages, tandis qu’une grande partie des deux millions de déplacés évacués des « zones interdites » par l’armée française et regroupés dans les Sections Administratives Spécialisées (SAS) font de même.
C’est donc une situation très agitée et difficile à contrôler qui se développe en Algérie dès le cessez le feu et au moins jusqu’à l’automne de 1962.

Situation des harkis en Algérie après le cessez le feu

Tel est le cadre politique et social dans lequel se joue le destin des harkis après l’indépendance de l’Algérie. Un destin qui est marqué par trois séquences spécifiques : tout d’abord la politique de quasi abandon appliquée par la France à leur égard après les accords d’Evian ; ensuite les événements chaotiques des quatre ou cinq premiers mois de l’indépendance ; et finalement les politiques vis à vis des harkis du pouvoir algérien après sa consolidation, en interaction avec celles du gouvernement français et avec les interventions du CICR.

1-. L’abandon par la France : Déjà la plupart des harkis avaient été brutalement licenciés et désarmés dès les accords d’Évian, avec une somme d’argent et l’invitation de rentrer chez eux sans autres explications que « la guerre est finie ». Certains ont cherché à fuir en France seuls ou avec leur famille, ou soutenus par leurs officiers, mais les autorités françaises font leur possible pour interdire ces initiatives. Dès le mois de juillet 1962, le gouvernement français décrète que les citoyens français de droit local (c’est à dire musulmans) perdent leur nationalité française et deviennent automatiquement Algériens, sans que rien ne soit prévu pour les protéger. Il est seulement envisagé que les supplétifs et leurs familles puissent réintégrer la nationalité française en rejoignant la France. Mais dans les faits, tout a été mis en œuvre pour les empêcher de quitter l’Algérie.
2-. La période des liquidations : après la proclamation de l’indépendance, des officiers qui rentrent en France déclarent ressentir la honte d’avoir abandonné leurs hommes aux exactions du FLN. En effet, dans l’Algérie livrée aux violences et au chaos, les harkis et les Algériens pro-français sont mis au ban de la société, souvent exécutés ou victimes de règlement de comptes locaux tandis que les prisons se vident des détenus du temps de l’Algérie française et se remplissent d’Européens et d’opposants au nouveau pouvoir. Certains harkis retournent dans leur village, mais très nombreux sont ceux qui sont enlevés, torturés, assassinés. Les survivants sont enfermés dans des camps militaires ou dans des prisons, sans jugement et pour une durée indéterminée.
3-. L’intervention du CICR et les longues négociations avec la France et avec l’Algérie
Dans ce contexte chaotique un membre du CICR tire la sonnette d’alarme en août 1962. Parallèlement, des associations créées en France pour la défense des droits des harkis, préoccupées par les nouvelles rapportées par les évadés des camps ou des prisons, commencent à dresser des listes des lieux de détention et des listes de victimes qu’elles envoient au CICR à Genève en lui demandant d’agir rapidement. En même temps les autorités françaises le sollicitent pour retrouver les Français disparus. Finalement le président Ben Bella et le vice-président du CICR signent un accord le 21 février 1963 sur la visite des lieux de détention des harkis et des européens par la Croix rouge, « en toute discrétion et sans aucune publicité ».
L’application de cet accord permet à la Croix rouge d’envoyer en Algérie des équipes de délégués dans huit villes importantes dotées de prisons où sont détenus des harkis. En l’espace de trois mois, ces équipes ont pu visiter 76 lieux de détention, recenser 2 398 harkis dont 1 302 souhaitaient être envoyés en France. Mais elles ne parviennent pas à obtenir du gouvernement algérien la possibilité de visiter les détenus des camps militaires contrôlés par l’armée, où se trouvaient un grand nombre de harkis.

La tragédie des harkis démobilisés en Algérie

L’ action de la Croix rouge se poursuit jusqu’en août 1963. L’ouvrage de Fatima BESNACI-LANCOU fournit de nombreuses références pour décrire les obstacles que le CICR a rencontrés, tant du côté des autorités françaises qui ont toujours manifesté indifférence et mauvaise volonté pour soutenir son action, que du côté des autorités algériennes qui ont souvent empêché ou entravé les efforts de ses délégués pour visiter les harkis et les faire libérer, particulièrement ceux détenus dans les camps de l’armée algérienne. Toutefois ces interventions ont permis d’effectuer un recensement partiel des harkis détenus dans des prisons et d’en faire libérer un certain nombre, auxquels était proposé un transfert vers la France ou le retour chez eux. Tout en soulignant qu’aucune statistique fiable n’existe sur l’ensemble des harkis, l’auteure relève qu’un rapport du CICR fait état le 27 juin 1963 de 15 000 harkis ainsi libérés. Elle note également qu’après la fin des missions de la Croix rouge, des évasions de harkis et des libérations « épisodiques et dispersées » se sont poursuivies, pour s’achever en septembre 1969.

Jusqu’au départ définitif de l’armée française à la fin du mois d’août 1964, la plupart des harkis ainsi libérés ont été dirigés vers le camp militaire français de Zéralda, puis transférés en France. Après cette date, ceux qui ont été libérés ou se sont évadés et voulaient aller en France pouvaient s’adresser aux services consulaires français pour obtenir un laisser-passer (en vertu d’un accord franco-algérien). Mais cette possibilité a continué à être entravée ou bloquée par les deux gouvernements : par l’Algérie en refusant de délivrer des papiers aux anciens harkis libérés ou évadés, les réduisant ainsi au chômage et à la misère, et par la France en exigeant la fourniture de papiers d’identité et des preuves d’incarcération, écartant ainsi de nombreux candidats.

Un chapitre spécial de l’ouvrage explique comment les autorités algériennes, et plus spécifiquement l’armée, ont utilisé ces harkis prisonniers pour des travaux forcés au service des militaires ou d’administrations civiles, parfois même de particuliers, et notamment pour le déminage des frontières tunisienne et marocaine (l’armée française n’avait pas transmis les plans de ces champs de mines après le cessez le feu). Selon un rapport du délégué résident de la Croix rouge Roger Vust, 20 000 harkis auraient péri lors de ces opérations de déminage. Il ajoute : « des harkis par milliers ont été employés aux travaux de déminage... des camps entiers ont été « vidés » et dirigés les uns après les autres sur ces territoires d’où, semble-t-il aucun n’est revenu vivant ». Deux témoins rescapés, interrogés par l’auteure en 2013, racontent « Devant le champ de mines laissé par les Français, on s’est tous tenus par la main, en rang, dix par dix à peu près. On formait une grande colonne. On a avancé vers la mort en récitant, tous, à haute voix, la shahada [1]... Il a fallu en creuser des fosses pour mettre tous ces corps déchiquetés ».

S’appuyant sur les archives de la Croix rouge, l’ouvrage révèle aussi le rôle actif et souvent déterminant joué par les deux associations françaises créées dès le cessez le feu pour venir en aide aux harkis : elles ont collecté de nombreuses informations sur les lieux de détention et sur de très nombreux cas individuels, recueillies auprès des fuyards ou des familles de harkis et systématiquement envoyées au CICR à Genève ; elles sont aussi systématiquement intervenues par écrit auprès du gouvernement français et dans la presse. Selon le CICR, leur rôle a été très important et souvent décisif pour des cas individuels.

Arrivée et « accueil » des harkis en France

Dans une deuxième partie, l’ouvrage de Fatima BESNACI-LANCOU s’attache à montrer comment ont été accueillis en France les anciens harkis qui avaient réussi à quitter l’Algérie. Pour la plupart ils sont conduits dans le « centre de transit et de reclassement » du château de Lascours (XIIème siècle), propriété du ministère de la défense jouxtant la cité d’accueil de Saint Maurice l’Ardoise. Dans un article des Temps modernes, Abderahmen Moumen les décrit comme suit : « Ils abritent alors environ 6 000 personnes dont beaucoup de familles nombreuses, qui logent dans des tentes et des baraquements abominables, sales et froids, qui voguent dans une mer de boue quand il pleut ou à la fonte des neiges... ». La situation de cet espace de transit est si abominable que pendant quatre ans une association suisse en rapport avec le CICR a dû y secourir ces anciens harkis et leurs familles.

Après des séjours relativement courts au château de Lascours, consacrés aux formalités d’enregistrement, de création de papiers d’identité et d’examens de santé, ces anciens harkis sont dirigés vers des « centres d’accueil » . Un décret du 8 août 1962 distingue trois catégories de lieux de concentration des harkis et de leurs familles : les « camps de transit » (Larzac en Aveyron, Bourg-Lastic dans le Puy de Dôme, et Rivesaltes dans les Pyrénées orientales), les « cités d’accueil » (Saint Maurice l’Ardoise dans le Gard, Bias à 30 km d’Agen), et les « hameaux de forestage ». Dans ces derniers furent envoyés des harkis aptes au travail forestier, dont beaucoup furent recrutés par l’Office des forêts. D’autres également aptes au travail furent recrutés dans les régions industrialisées, notamment lorsqu’ils y avaient de la famille pouvant les héberger à leur arrivée. Mais tous ceux qui ne pouvaient pas trouver de travail, pour des raisons de santé ou de difficultés d’insertion en France, ont été installés avec leurs familles dans les « cités d’accueil », sans aucune perspective d’avenir. L’ouvrage souligne à ce sujet les grosses difficultés rencontrées par le CICR pour organiser le regroupement des familles dont le père est en France, surtout en Algérie, où les proches des harkis ont été privés de papiers, maltraités, voire tués et le plus souvent l’objet de pressions familiales et administratives pour les empêcher de partir.
Les « cités d’accueil » sont davantage des camps de relégation, entourés de fils de fer barbelés et de miradors, et leurs habitants y sont entassés avec leurs familles dans un isolement et une oisiveté néfastes ; même les enfants sont laissés à l’écart des écoles et des populations d’alentour, qui parlent de « mouroir à harkis ». Celle de Bias, près d’Agen, ouverte en octobre 1962, sera le théâtre de révoltes de ses habitants en 1975 surtout conduites par les enfants de 1962, devenus des jeunes gens entre 15 et 26 ans, qui dénoncent « les camps de la honte ». A Saint Maurice l’Ardoise les familles ont vécu complètement coupées du monde extérieur jusqu’au aux mouvements de révolte des enfants qui ont suivi ceux de Bias en 1975. Ces révoltes ont été médiatisées et la France découvre la réalité de ces camps sur son territoire.

C’est ce qui conduit le Conseil des ministres du 6 août 1975 à annoncer la fermeture des camps avant la fin de 1976 et des mesures en faveur de l’indemnisation.
Toutefois, au camp de Bias, d’autres révoltes se répéteront dans les années 80 et jusqu’à celle de 1991 !
Car à partir de 1976 s’ouvre une nouvelle étape, un long combat politique et administratif pour que ces hommes et leurs familles arrivés sur le sol français soient reconnus comme victimes d’une guerre menée par les autorités politiques et militaires françaises. C’est la loi du 11 Juin 1994, soit plus de trois décennies après la fin de la guerre, qui officialise cette reconnaissance dans son premier article : « La République française témoigne sa reconnaissance envers les rapatriés anciens membres des formations supplétives et assimilées ou victimes de la captivité en Algérie pour les sacrifices qu’ils ont consentis » . Cette loi ouvre un statut de « victime de la captivité » mais la délivrance de la carte d’accès à ce statut est soumise à des conditions qui en limitent la portée. Au 31 décembre 2011, 991 anciens prisonniers en étaient titulaires … Quant à l’indemnisation annoncée par le Conseil des ministres en 1975, elle a fait l’objet de la loi … du 23 janvier 2005 !

Conclusion provisoire

Dans la conclusion de son ouvrage, Fatima BESNACI-LANCOU, en s’appuyant sur les archives du CICR, insiste sur le rôle respectif des trois principaux acteurs qui ont joué un rôle dans le destin des dizaines de milliers de Français musulmans d’Algérie recrutés pour être engagés dans les combats contre les insurgés luttant pour l’indépendance de l’Algérie et baptisés « harkis ».

La France d’abord, qui en a abandonné le plus grand nombre dès la fin de cette guerre et maltraité la petite minorité de ceux qui étaient parvenus à rejoindre la métropole et à y faire venir leurs familles. De Gaulle lui-même, qui avait proclamé en 1958 « il n’y a plus qu’une seule catégorie de Français en Algérie », a déclaré le 25 juillet 1962 : « Le terme de « rapatriés » ne s’applique évidemment pas aux musulmans : ils ne retournent pas dans les terres de leurs pères ».
L’Algérie ensuite, dont la population avait souffert de massives exactions pendant la guerre, n’a pas réussi à maîtriser les actes de vengeance à l’égard des harkis perçus comme « traîtres » et même de leurs familles, ce qui fut reconnu par le président Bouteflika dans sa déclaration du 10 septembre 2005 : « Nous avons commis des erreurs à l’encontre des familles et des proches des harkis et nous n’avons pas fait preuve de sagesse après l’indépendance. Nous avons suscité en eux un sentiment de haine et de rancœur, portant ainsi un préjudice au pays ».
Quant aux équipes du CICR, l’ouvrage rappelle que « certaines actions de terrain sont restées inachevées, du fait surtout du déficit de coopération des deux pays concernés ». Mais il ajoute : « Notre recherche montre que leur seule présence sur le territoire algérien, grâce à l’accord signé avec le président Ben Bella, a permis le recensement de milliers de prisonniers dans tout le pays et contraint les autorités civiles à un minimum de respect des règles humanitaires de base, ce qui ne fut pas le cas pour les autorités militaires ».

L’auteure signale enfin que plusieurs sources sont encore inaccessibles, en France comme en Algérie et conclut que l’histoire des harkis est encore loin d’être écrite : « plus la recherche avance, plus les questions surgissent »...

L’ouvrage est complété par une liste détaillée de ses sources et une bibliographie riche, ainsi que par une série de documents publiés en annexe pour illustrer concrètement ses références.

Marc Ollivier
12 novembre 2014

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