Quelques échos des Amériques

Publié le : , par  Jo Briant

Nous vous proposons des échos latinos américains diversifiés, soit "positifs" et prometteurs - l’expérience bolivienne a de quoi nous inspirer - soit inquiétants, comment ne pas être horrifié par les "disparitions" et les meurtres en série au Mexique. Quant à Dilma Roussef, qui vient d’être réélue à la présidence brésilienne, elle va être confrontée à de terribles défis : le peuple brésilien a montré qu’il n’était pas chloroformé par le football et qu’il aspirait à des changements significatifs.

Bolivie

Par temps de crise, la réélection au premier tour d’un chef d’Etat ayant déjà effectué deux mandats, n’est pas chose courante. Celle d’Evo Morales en Bolivie, avec 61% des suffrages, est à souligner. D’autant plus que son exploit électoral intervient dans un pays qui a vu cinq présidents se succéder entre 2001 et 2005. Et qu’il couronne une chute de la pauvreté de 25%, un relèvement du salaire minimum de 87% (!), la baisse de l’âge de la retraite- eh ! Oui - qui est passé de 60 à 58 ans pour les hommes et de 60 à 55 ans pour les femmes ayant eu au moins trois enfants… Sans oublier une croissance supérieure à 5% l’an. Et ne jamais oublier que le peuple bolivien a été partie prenante dans le processus d’élaboration de la nouvelle Constitution. On peut parler de réenchantement de la politique par les temps qui courent à l’ère de la domination écrasante du néo-libéralisme et de la paupérisation quasiment générale des classes populaires, au nord, à l’est, au sud…

Vous connaissez beaucoup de médias français qui se font l’écho de cette histoire présente de la réalité bolivienne, qui font la démarche d’aller enquêter sur place ? Si peu… Il ne s’agit pas de brosser un tableau idyllique de la politique instaurée depuis 2006 par Evo Morales, ce président d’origine indienne. Ce ne sont pas les protestations et les revendications qui manquent : grèves d’enseignants, marches indiennes – eh oui -, critiques d’organisations sociales contre l’exploitation non ralentie d’hydrocarbures encore détenus par des multinationales et qui en demandent la nationalisation. Faut-il parler de l’émergence d’une gauche critique, anticapitaliste ? Peut-être, à condition de ne pas transposer nos schémas d’analyse. Une certitude : la réalité bolivienne constitue incontestablement un essai de réponse alternative face au modèle dominant. Et il n’est pas interdit de s’en inspirer.

Brésil

Dilma Roussef a été réélue présidente, mais sans majorité parlementaire. D’immenses défis l’attendent. Mais rappelons d’abord qui est Dilma Roussef : elle fut guerillera dans les années 80, du temps de la dictature des colonels. Arrêtée, emprisonnée, torturée, elle a vécu dans sa chair la souffrance d’un Brésil sous le joug des gradés et de la CIA. Depuis, le Brésil a changé. Enfin presque. Depuis 2003, date de la première élection d’un métallo- Lula - à la tête de cette puissance économique mondiale, la gauche a transformé cette nation, lentement, parfois à reculons. Faut-il rappeler que le Brésil fut le dernier Etat d’Amérique du Sud à s’émanciper de la tutelle colonisatrice, le dernier à abolir l’esclavage. Un pays terriblement inégalitaire où quelques dizaines de gros propriétaires terriens détiennent à eux seuls 50% des terres. Mais c’est vrai aussi que par le jeu de programmes massifs d’aide instaurés par Lula ("faim zéro", "Bourses familiales") 25 millions de Brésiliens sont sortis de la pauvreté et de la faim.

Les très nombreuses manifestations qui se sont déroulées avant et même pendant la Coupe du Monde de football, pour exiger des logements, des transports moins chers, des terres pour les paysans sans terre, la démarcation et la protection de leurs territoires pour ce qui est des communautés amérindiennes, un autre système éducatif nationalisé accessible à tous, ont montré aux yeux du monde entier à quel point le peuple brésilien, dans ses composantes populaires, aspirait à une vie et à une société plus juste et moins inégalitaire. Sans oublier d’autres défis… que Dilma Roussef n’a pas la volonté programmatique de relever : la fuite en avant dans la production de toujours plus de canne à sucre et autres agrocarburants qui dévore de plus en plus d’espace et génère une pollution très dommageable pour la santé de la population. Et cette autre course à la production de soja transgénique et à l’élevage intensif de bovins pour répondre à la surconsommation notamment européenne de viande et qui génère une déforestation accélérée de la forêt amazonienne. Et tant d’autres défis.

Certes le Brésil a échappé à un désastre - car c’en aurait été un - qu’aurait représenté l’élection de l’adversaire de Dilma Roussef, Aécio Neves, représentant de la droite conservatrice, qui s’était juré de se rapprocher des Etats Unis, et qui serait revenu assurément sur des pans entiers de la politique sociale menée – certes avec ses insuffisances - d’abord par Lula et Dilma Roussef. A suivre attentivement les premiers mois du nouveau mandat de Dilma Roussef…

Cuba

Le virus Ebola agira t-il comme un antidote diplomatique ? Ces dernières semaines, les médias n’ont pas tari d’éloges quant à l’action déployée par le gouvernement cubain pour combattre l’épidémie Ebola qui sévit en Afrique. Même le secrétaire d’Etat américain, John Kerry, y est allé de ses louanges. Quant au New York Times il est revenu à la charge, en précisant que "la normalisation des relations avec Cuba aurait bien plus d’avantages que d’inconvénients". Faut-il préciser en effet que bien avant qu’arrivent des équipes médicales notamment d’Europe, un vaste contingent de médecins cubains était déjà sur place, bien avant le déclenchement de la crise. Pour former des soignants autochtones. La Havane a en effet formé plusieurs centaines de docteurs et d’infirmières aux procédures anti-Ebola, sous la supervision de l’Organisation mondiale de la santé. Un mouvement presque banal à Cuba, qui a déjà "exporté" dans de nombreux pays du Sud ses infirmier-e-s et ses médecins…

De la grande île il a été question en octobre au sein de l’Assemblée générale des Nations Unies. Celle-ci devait se prononcer sur un projet de résolution demandant la fin du blocus économique, commercial et financier imposé il y a plus d’un demi-siècle par les Etats-Unis contre Cuba. Pour la vingt-deuxième années consécutive les Etats étaient également appelés à débattre de la nature et des conséquences des sanctions, héritage de la guerre froide et qui n’ont cessé d’être renforcées au fil des ans. En 2013, sur les 193 Etats qui composent l’Assemblée, 188 ont voté en faveur de la levée du blocus. Mais il a toujours cours en raison du vote contre d’Israël et bien sûr des Etats-Unis. Deux points à souligner : d’une part, ce blocus absolument scandaleux n’a jamais eu de prise sur Cuba, en dépit de l’immense coût financier qu’il représente ; ensuite, loin d’isoler Cuba, ce blocus a plutôt renforcé la solidarité de nombreux Etats avec Cuba. Divers sondages effectués aux Etats-Unis démontrent qu’une majorité d’Etatsuniens sont favorables à une normalisation des relations avec Cuba, y compris dans l’Etat de Floride, pourtant fief de l’exil cubain et de l’anti castrisme. Une évidence, en tout cas pour nous militants internationalistes : ce blocus est totalement illégal, illégitime, criminel, et il faut continuer la pression pour qu’il soit enfin abrogé.

Mexique : donde estan ?

Comment s’appelaient-ils ? On sait qu’il y avait Jaine Pintado, 18 ans, Cuitlahulac Gallegos, 19 ans, Guillermo Rivera, 15 ans, Rosalina Matus de Campos, 60 ans… Au petit matin du 2 octobre 1968, ils sont tombés sous les tirs croisés de l’armée et d’agents infiltrés au sein d’une contestation estudiantine soutenue alors par les ouvriers ou encore des mères de famille. Combien ont été ainsi fusillés, mitraillés, massacrés ? Plusieurs centaines assurément. Le monument inauguré en 1993, sur la place des Trois Cultures à Mexico, en dit long sur le silence qui entoura et entoure encore cette tragédie connue comme le massacre de Tlatelolco. Au jour suivant, la place a été nettoyée. Les nouvelles du jour avaient pour principale information la météo. A la télévision, à la radio, au cinéma, il n’y a eu aucun changement de programme. Pas même une minute de silence durant un banquet officiel. Impossible de savoir le nombre de morts, plusieurs centaines assurément. Aucune réponse face à ce crime massif d’Etat.

Et aujourd’hui, comment s’appellent-ils ces 43 étudiants mexicains qui ont "disparu" fin septembre dernier dans l’Etat de Guerrero. "Donde estan ?", question lancinante reprise des millions de fois par toutes les mères latino-américaines du Chili, d’Argentine, d’Uruguay, du Mexique…Ce jour-là de fin septembre 2014, des jeunes de l’Ecole normale rurale de Ayotzinapa se sont rendus à Iguala pour collecter des fonds afin de financer leurs études. Ils critiquaient également le désengagement de l’Etat et du gouvernement fédéral. La police et des hommes de frappe du crime organisé ouvrent le feu. Quatre jours plus tard, début octobre, des normaliens sont retrouvés vivants. Mais quarante-trois d’entre eux manquent à l’appel. Cette disparition - parmi tant d’autres au Mexique - met en évidence le fait que l’Etat est minimum dans certaines zones de la république. Elle témoigne aussi du pouvoir du crime organisé. Sa connivence avec les autorités atteint des extrêmes très inquiétants. Les "narcofosses" ou encore les assassinats sont devenus monnaie courante. Certes sous la pression de l’opinion publique, cinq fosses communes ont été mises à jour près d’Iguala. Plusieurs corps calcinés y ont été découverts. Plusieurs des tueurs ont avoué avoir perpétré près d’une vingtaine d’assassinats. S’agit-il des étudiants normaliens ? Le mystère n’est toujours pas éclairci aujourd’hui…

Mais la société mexicaine se mobilise de plus en plus massivement pour dire NON à cette logique monstrueuse et mortelle. Nous assistons à un ras le bol, à une phase de rébellion contre des autorités inactives, parfois complices. Les gouvernements occidentaux – le gouvernement français compris - considèrent le Mexique comme une "grande démocratie" et se gardent bien de dénoncer cette collusion directe entre la police et le crime organisé… A noter : samedi 9 novembre des étudiants grenoblois et des amis latinos se sont rassemblés sur le pont Saint Laurent en mémoire des 43 étudiants mexicains enlevés et disparus et pour dénoncer le silence de la communauté internationale…

Jo Briant
Article paru dans Inter-Peuples n°231, décembre 2014

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