L’Occident terroriste d’Hiroshima à la guerre des drones - Noam CHOMSKY et André VLTCHEK

Publié le : , par  Marc Ollivier

Il s’agit d’un ouvrage présentant la transcription de discussions organisées et enregistrées au MIT (Massachusetts Institute of Technology) pendant deux journées, à une date non précisée probablement située entre 2010 et 2012, après de nombreuses années au cours desquelles les deux auteurs ont échangé correspondances, notes et points de vue.
Une expérience et un privilège, selon l’expression d’André Vltchek dans l’avant-propos. A ses yeux Noam Chomsky et lui « défendent la cause du droit à l’autodétermination et de la liberté pour tous les peuples du monde. Et nous nous battons contre le colonialisme et le fascisme quelles que soient leurs formes »

Noam Chomsky, né le 7 décembre 1928 à Philadelphie, est un linguiste et philosophe américain. Professeur émérite de linguistique au Massachusetts Institute of Technology. Il s’est fait connaître du grand public, à la fois dans son pays et à l’étranger, par son parcours d’intellectuel engagé.
André Vltchek (né en 1963) est romancier, philosophe, journaliste d’investigation, cinéaste, photographe et scénariste. Il a couvert des dizaines de conflits depuis la Bosnie et le Pérou jusqu’au Sri Lanka, au Congo et à Timor -est. Après avoir vécu plusieurs années en Amérique latine et en Océanie, il réside et travaille en Asie et en Afrique.

Contenu de l’ouvrage

Ces dialogues sont regroupés en neuf chapitres et deux annexes dont les contenus s’organisent autour d’un objectif principal : d’une part dénoncer les crimes directs ou indirects du colonialisme et de l’impérialisme de « l’Occident » depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, et d’autre part condamner l’intense propagande organisée pour les dissimuler et pour persuader l’opinion que cet « Occident » est au contraire investi d’une mission morale et développe la démocratie.
Avec des objectifs aussi ambitieux pour nourrir leurs entretiens sur « l’état du monde » on ne s’étonnera pas que les auteurs aient dû sélectionner, dans l’histoire immense des rapports de l’Occident avec tous les peuples de la planète, les événements et les périodes qu’ils ont considérés comme les plus significatifs : quelques uns des ravages du colonialisme, les interventions militaires meurtrières dans le Grand Moyen-orient, les grandes famines en Chine et en Inde, les massacres qui ont suivi le coup d’état indonésien de 1965, le génocide rwandais, les dictatures sud-américaines etc …

Difficultés d’appréhension

Cette sélection inévitable peut être discutée, mais ce sont surtout les choix effectués pour la présentation des faits incriminés qui peuvent susciter une certaine réserve chez les lecteurs. À commencer par l’absence complète de notes en bas de page et de références bibliographiques qui auraient pu appuyer sur des témoignages vécus ou des travaux de recherche les nombreux chiffres avancés dans le cours de l’ouvrage.

Une approche imprécise
On peut regretter l’angle choisi pour cette présentation des faits, qui se reflète dans le titre « L’Occident terroriste ». Une expression journalistique peu susceptible d’aider à établir des responsabilités, car cet Occident n’est pas vraiment bien défini et cela conduit à mélanger tous les niveaux d’analyse : les politiques appliquées par les États occidentaux, les positions des organes de presse, la propagande médiatique, les travaux des chercheurs, la variété et la volatilité des opinions publiques, etc.... Cet angle s’avère donc inopérant dans de nombreux cas : pour comparer par exemple l’impact d’un même désastre, la famine de masse, en Inde et en Chine entre 1940 et 1979, les auteurs doivent recourir à un critère plus idéologique : selon eux, 25 à 30 millions de morts en Chine communiste (selon le « Livre noir du communisme » de 1997), mais 100 millions de morts dans l’Inde « démocratique et capitaliste » (selon les travaux d’Amartya Sen), en ajoutant « dont la grande presse a très peu parlé », ce qui réduit "l’Occident" à son rôle de propagandiste anticommuniste. Et lorsqu’ils dénoncent les crimes perpétrés en République Démocratique du Congo par les gouvernements du Rwanda et de l’Ouganda (qui ont provoqué selon eux entre 3 et 10 millions de morts) ils sont contraints d’ajouter à la responsabilité des assassins (sans doute avec raison) « les intérêts des multinationales occidentales ne sont jamais loin derrière ».

Une périodisation incertaine
Ensuite on regrettera les recours très différenciés aux mouvements de l’histoire longue : l’ouvrage est censé concerner les événements postérieurs à 1945, ce qui est peu pertinent pour dénoncer les méfaits du colonialisme. Mais les auteurs ne se privent pas d’évoquer l’arrivée de Christophe Colomb en Amérique et le nombre immense des victimes qui a résulté de la conquête de ce continent par les états européens. Chomsky déclare par exemple que 95 % de la population de 80 à 100 millions d’habitants de l’Amérique latine ont disparu lors de cette conquête.
En revanche ils passent sous silence les victimes des deux guerres mondiales en Europe et dans le monde entier (à l’exception de celles d’Hiroshima et Nagasaki) et notamment celles des bombardements qu’on peut qualifier de terroristes (puisqu’ils ont massacré des civils), de Coventry par les Allemands, de Hambourg, Brême, Dresde etc.. par les Anglo-américains. Mais il est vrai qu’il s’agissait de terrorisme entre états occidentaux ...

Un silence surprenant sur les facteurs économiques
Enfin comment établir la responsabilité morale des crimes perpétrés par « l’Occident » ? (En fait, plus concrètement, il faudrait dire « par les États occidentaux »). À qui faut-il imputer cette responsabilité ? Les auteurs ne le précisent pas. D’autre part, pourquoi ne se demandent-ils pas si certaines causes de ces comportements criminels ne relèvent pas du domaine de l’économie ? C’est à dire du système capitaliste et de ses structures actuelles : réseaux bancaires, concentration des capitaux privés dans les grandes firmes multinationales, développement des nouvelles technologies, notamment dans les secteurs de l’armement et des moyens de communication et d’information ? Les deux auteurs, pourtant connus par leurs engagements sur ces terrains, ont écarté ces thèmes de cette publication de leurs entretiens. C’est sans doute pourquoi ils ne discutent ni de classes sociales, ni de l’accaparement des biens communs et des ressources naturelles par les banques et les fonds d’investissement privés, ni de libre-échange, ni de dérégulation financière. N’y a-t-il aucun lien avec le terrorisme de ce côté, même là où flotte une odeur de pétrole, comme en Arabie, en Iran ou au Yemen ?

A la fin de l’ouvrage, les deux auteurs s’interrogent sur l’éventuel déclin des États Unis et de l’Occident en général mais n’expriment aucun pronostic sur l’affrontement entre la volonté de l’Occident « d’affirmer son pouvoir sur le monde » et « l’existence d’une opposition de plus en plus vive qui, au cours des 30 ou 40 dernières années, a provoqué des changements importants » (ils font ainsi allusion à certains États d’Amérique latine). Dans les annexes, à propos du terrorisme islamique, André Vltchek accuse l’Occident de « fabriquer des monstres musulmans » et d’avoir créé DAESH comme l’un des principaux instruments qu’il utilise pour déstabiliser le Moyen-Orient. Il conclut ainsi : « Les pays qui engendrent le terrorisme, tels l’Arabie saoudite et le Qatar, comptent parmi les plus proches alliés de l’Occident et n’ont jamais été punis pour avoir répandu l’horreur dans tout le monde musulman ».

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