La révolution arabe, espoir ou illusion ? À propos de l’ouvrage de Zakya Daoud

Publié le : , par  Marc Ollivier

Zakya Daoud est venue à Grenoble le 23 octobre dernier pour présenter son dernier ouvrage intitulé "La révolution arabe, espoir ou illusion ? 1798 – 2014". Cette rencontre a eu lieu au restaurant égyptien « Le Karkadé » organisée par le CIIP et les associations « Interstices » et « Maroc Solidarités Citoyennes ». Le public était nombreux et a beaucoup apprécié les explications et les commentaires de l’auteure au cours du débat qui a suivi la présentation de son livre, à la fois ambitieux, d’une grande actualité et très documenté. Il témoigne d’une tentative de Zakya Daoud pour comprendre et expliquer d’où vient ce que nous appelons communément « les printemps arabes », qu’elle qualifie de révolutions, tout en montrant pourquoi ces révolutions suscitent tant de conflits et se heurtent à tant d’obstacles.

Rappel des faits

Son approche historique commence à la jonction des 18ème et 19ème siècle, avec le départ de Toulon d’une flotte française qui va transporter en Égypte une armée de 30.000 soldats et de 10.000 marins sous la direction du général Bonaparte. Elle se termine avec l’apparition de l’État Islamique (DAESCH) et les bombardements de l’Irak et de la Syrie par les USA, la France et leurs protégés. Au cours des deux siècles qui séparent ces événements, les analyses de Zakya Daoud montrent que cette vaste aire culturelle souvent qualifiée d’arabo-musulmane a traversé une succession de profonds bouleversements étroitement liés à ses relations étroites avec les violences qui ont caractérisé l’histoire des pays européens (compétition entre eux pour affaiblir et finalement démanteler l’empire ottoman, expansions coloniales concurrentes, deux guerres mondiales et création de l’état d’Israël, accaparement des hydrocarbures par certains pays occidentaux, guerres de libération nationales, etc...). Au point que l’on peut se demander si l’Europe (au moins les pays de la rive méditerranéenne) et le monde arabe ne constituent pas un ensemble spécifique, certes traversé de contradictions très vives mais aussi caractérisé par la densité des relations réciproques de ses composants, qu’elles soient démographiques, culturelles, commerciales, financières ou conflictuelles dans les domaines politique et même militaire...
L’ouvrage de Zakya Daoud aurait d’ailleurs pu remonter encore plus loin dans le passé pour rappeler cette spécificité, en s’appuyant sur les siècles de présence arabo-musulmane en Espagne, dans les Balkans ou le Caucase, ou encore sur la longue époque des croisades et des alliances croisées entre Ottomans et Français pour résister à l’empire des Habsbourg, sans parler des origines de la religion chrétienne, soi-disant constitutive de l’identité européenne, alors que ses racines sont moyen-orientales et que pendant mille ans - du VIème au XVème siècle -, la plus grande église chrétienne a été Sainte Sophie à Constantinople. En fait tous les peuples riverains de la Méditerranée ont appartenu pendant des siècles à l’empire romain, qui en a laissé de fortes traces depuis Palmyre jusqu’à Volubilis au Maroc en passant par Jerusalem, Leptis Magna, El Djem, Timgad, sites Arles, Rome …
C’est pourquoi, même en se limitant aux événements des deux derniers siècles, Zakya Daoud doit retracer cette histoire commune à plusieurs niveaux pour épuiser toute sa complexité, ce qui aboutit à un ouvrage comparable à une pâtisserie en pâte feuilletée, structuré en neuf chapitres qui se chevauchent plus ou moins pour aborder les événements analysés sous des angles diversifiés : « L’héritage », de 1798 à la 1ère guerre mondiale ; « La matrice », de 1870 à la 2ème guerre mondiale ; « L’accélération », de la 1ère guerre mondiale à la seconde ; « Mustafa Kemal », de 1904 à la 2ème guerre mondiale ; « Maghreb et Palestine », de la 2ème guerre mondiale à 1962 ; « Nasser, le héros des Arabes », de 1952 à 1970 ; « Habib Bourguiba, le combattant suprême », de 1930 à 1987 ; « Une nouvelle armée en marche », de la mort de Nasser (1970) à 1991 ; et finalement, « Du 11 septembre aux printemps arabes », depuis la 1ère guerre du golfe à 2014 (le nouveau califat).

Ruptures et expériences de réformes structurelles

A travers la variété de ces angles d’analyse, Zakya Daoud met en lumière les chocs principaux et les fractures importantes qui se sont produits dans le monde arabe au cours du 19ème et du 20ème siècle, presque toujours comme des répliques aux séismes qui bouleversaient l’Europe et parfois le monde. Elle nous aide ainsi à comprendre la situation où nous nous trouvons aujourd’hui, Arabes, Persans, Kurdes, Turcs et Européens, victimes de bombardements et d’attentats terroristes réciproques dont nous ne voyons pas la fin.
Elle insiste d’abord sur l’impact culturel des « lumières » et des révolutions démocratiques européennes dans l’empire ottoman, mais aussi sur les agressions coloniales russes, anglaises et françaises qui s’attaquent à lui. Elle y voit l’origine des tentatives de réforme qui agitent dès le 19ème siècle plusieurs parties de cet empire (sa capitale Istamboul, mais aussi l’Égypte et la Tunisie), sans réussir à empêcher son démantèlement à l’issue de la 1ère guerre mondiale.
Elle revient ensuite sur les tentatives d’adaptation à la « modernité » en retraçant les étapes de la « Nahda », cet effort de renaissance culturelle et sociale qui s’est développé dans le monde arabe après la disparition de l’empire ottoman, en cherchant à y faire émerger une modernité endogène. Mais elle fait aussi en même temps le constat parallèle des « avancées européennes » qui se manifestent par le partage des territoires arabes de cet empire ottoman entre les pays colonisateurs et par la découverte et l’exploitation des gisements de pétrole. Et elle montre que grâce au soutien des pays occidentaux ce sont les mouvements religieux champions de la tradition, Frères musulmans et Wahabites, qui ont pu occuper une grande partie de l’espace culturel du monde arabe jusqu’à aujourd’hui, du fait de l’impuissance de la « Nahda » à construire une vision de la modernité indépendante de l’Islam et de l’échec des tentatives de développement autocentré nationalistes ou socialistes, qui ont été anéanties par des régimes personnels dictatoriaux et corrompus et par la montée de ces mouvements islamiques fondamentalistes..
Elle montre aussi comment le processus qui a conduit à la création de l’état d’Israël par l’ONU en 1948 et à la défaite des armées arabes qui voulaient s’opposer à cette création ont durablement affecté le monde arabe et bloqué ses tentatives nationales de développement autonome. Notamment après la lourde défaite de l’armée égyptienne et de Nasser lors de la guerre des six jours, lancée en juin 1967 par l’attaque éclair d’une armée israélienne financée et équipée par les USA. Elle en fait un bilan très lourd en écrivant « Les conséquences régionales de la défaite sont considérables. La puissance a changé de camp, elle est passée aux mains des conservateurs arabes, aux pays pétroliers, à tous ceux qui ont toujours été du côté des forces occidentales et de l’argent. Quant à la gauche arabe, elle est morte, comme Nasser, le 5 juin 1967, comme la gauche israélienne d’ailleurs, par contrecoup. À Tel Aviv, les faucons l’ont définitivement emporté, l’influence militaire et théocratique sur les institutions ne fera que se renforcer. […] Les Israéliens vont pousuivre leur répression contre les Palestiniens : expulsions, annexions, prise de la totalité de Jérusalem, villages détruits, brutalité de l’occupation dans les territoires désormais occupés, politique d’absorption de la terre qui va durer des décennies et du même coup anéantir toute solution du conflit. […] Partout la défaite profite aux plus radicaux, aux États militarisés et répressifs, tandis que les peuples désorientés se recentrent sur leur identité menacée et leur religion, qui est le refuge majeur, l’altérité radicale. La sacralité conférée au politique au temps des espoirs socialistes et nationalistes est transférée sur le religieux. »

Quelques personnalités marquantes

Zakya Daoud revient aussi sur le déroulement de ces événements décisifs en les abordant par le récit de la vie de quelques responsables politiques qui y ont joué un rôle majeur et déterminant : Mustafa Kemal, Gamal Abd El Nasser et Habib Bourguiba. Nous suivons d’abord par cette approche le détail des péripéties qui ont abouti à la disparition de l’empire ottoman et du califat à Istamboul et comment l’entraîneur d’hommes et le fin politique Mustafa Kemal, confronté aux attaques militaires des pays européens d’un côté et aux révoltes des peuples arabes de l’autre, a réussi à éviter le morcellement de l’Anatolie et à imposer la création de toutes pièces d’un nouvel État, la république laïque turque, tout en abolissant le califat. Mais en même temps, les Arabes libérés du joug ottoman se retrouvaient trahis par les occidentaux et placés sous le contrôle direct de leurs protectorats ou des régimes autocratiques à leur solde. Résultats qui ont produit la carte politique du Moyen Orient qui subsiste encore de nos jours.
En abordant la biographie de Nasser et de Bourguiba (elle aurait pu également rappeler les réalisations de Ben Bella et Boumedienne en Algérie), Zakya Daoud montre les diverses tentatives de libération économique vis à vis des dominations coloniales qu’ont lancées ces chefs nationalistes dans leurs contextes politiques particuliers, les réalisations concrètes et importantes qu’ils ont mises en œuvre (nationalisations, industrialisation, scolarisation etc …) mais aussi leurs échecs, largement imputables aux pressions occidentales qui ont joué sur la division des gouvernements arabes et sur l’instrumentalisation de courants religieux réactionnaires, financés par les pétroliers, à l’origine des mouvements terroristes qui prolifèrent aujourd’hui.

La déferlante des printemps arabes

A la fin de son ouvrage, en ayant ainsi parcouru en tous sens la mémoire des rapports souvent conflictuels entre les peuples arabes et ceux de l’Europe au cours des deux derniers siècles, Zakya Daoud nous aide à comprendre les explosions populaires des « printemps arabes », largement provoquées par la rage d’une jeunesse privée de libertés et de perspectives de développement, ainsi que les blocages auxquels elles se sont heurtées, après avoir émergé assez brusquement en 2010 et 2011. L’arrière plan historique vécu par ces populations était fait de révoltes et de défaites : colonisations franco-anglaises, accaparement des ressources pétrolières, implantation d’Israël et lourde défaite en 1967, impuissance des tentatives de réformes de la « nahda » et blocage des stratégies de développement autonomes, et finalement instauration de régimes dictatoriaux et corrompus soutenus par l’Europe et les États Unis... Lorsque s’ajoutent les deux guerres contre l’Irak et la volonté de Georges Busch de « remodeler le Grand Moyen Orient », les victimes de la 2ème intifada (4.000 morts et 40.000 blessés palestiniens, 1.000 morts et 5.000 blessés israéliens), les bombardements du Liban par Israël (un million de réfugiés libanais), ses agressions meurtrières contre la population de Gaza et l’expansion de sa colonisation en Palestine, les tensions atteignent une intensité extrême et aboutissent d’une part au renforcement des mouvements d’inspiration islamiste (l’AKP en Turquie, le Hamas en Palestine, les Frères musulmans, le FIS en Algérie etc …) et à l’explosion des révoltes de 2011, favorisées par la généralisation des moyens de communication (surtout télévisions, mais aussi smartphones et réseaux sociaux).
Zakya Daoud souligne les blocages de ces mobilisations populaires pour plus de libertés et de démocratie par le retour de régimes répressifs comme en Égypte ou en Turquie, par l’émergence et l’extension des réseaux de l’islamisme terroriste comme Al Qaïda ou l’E.I., et surtout par l’extension des zones de guerre en Irak, en Syrie et au Yemen où les drones et les avions de chasse américains, français et de leurs clients locaux (saoudiens etc...) prétendent détruire les réseaux terroristes sans y parvenir. Au contraire ils renforcent leur influence et l’attractivité que ces réseaux exercent localement et aussi à travers l’Europe et le monde … Autrement dit le processus initié par ces « printemps arabes » est en pleine évolution.

Il est difficile de conclure

C’est sur ce constat que se termine l’ouvrage de Zakya Daoud. Elle estime qu’après seulement quatre années extrêmement agitées, il n’est pas possible de faire un bilan de ces « printemps arabes ». Ils ont certes été bloqués ou suspendus (sauf en Tunisie où une évolution démocratique a été imposée par la société civile, récompensée pour cela par le prix Nobel de la paix), mais en même temps ils sont de plus en plus intégrés dans les errements et les crises de la mondialisation capitaliste. L’auteure souligne par exemple les développements importants dans les secteurs de l’enseignement, de la santé, de l’urbanisation, de la consommation, des technologies, et même de la sécularisation des cadres juridiques, malgré un fort accroissement démographique général. Elle montre ainsi qu’avec leurs particularismes culturels et notamment les problèmes d’instrumentalisation de leurs religions, les peuples de cette vaste région sont entraînés avec les peuples européens dans les crises modernes du dérèglement climatique, de la gestion irresponsable des matières premières énergétiques, de la dérégulation d’un capitalisme financier générateur de disparités de revenus croissantes, et des inévitables migrations massives que produisent toutes ces crises.

Marc Ollivier
(CIIP)

On ne peut achever ce compte-rendu sans remercier l’auteure pour la précision de sa table des matières, pour la grande utilité de l’index des noms propres pour retrouver aisément les allusions à une foule de personnalités citées dans son livre, pour la bibliographie consistante qu’elle nous propose et surtout pour la masse de 24 pages de notes rassemblées sous forme de « repères chronologiques » qui aident très efficacement le lecteur à s’y retrouver dans ces multiples histoires si complexes ...
Le livre de Zakya Daoud a été publié par les éditions Perrin, Paris mars 2015

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