Regard sur le Mexique

Publié le : , par  Françoise Raynaud

Françoise Raynaud, ex-présidente du CIIP (dix années durant), est retournée récemment au Mexique où elle s’est déjà rendue : un pays immense, dont l’histoire tragique est faite de révolutions, de violences, de massacres, de disparitions, mais aussi de résistances et solidarités multiples. Inégalités, pauvreté générées par un système économique et politique libéral et corrompu. Mais le peuple mexicain exige de plus en plus des comptes et la vérité sur les nombreuses disparitions...

Un pays immense (3 fois 1/2 la France), 120 millions d’habitants, un peuple très jeune, plein de dynamisme, débordant d’énergie avec des belles traditions culturelles et d’accueil, mais un pays miné par la violence, la corruption et une mondialisation galopante.

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Paysage du nord du Mexique

Je n’y étais pas retournée depuis 11 ans et j’ai retrouvé avec bonheur beaucoup de ceux et celles avec qui j’avais travaillé il y a 30 ans dans le nord du Mexique : et partout quel accueil, quelle générosité, quelle ouverture ! Et cette qualité de savoir faire la fête, rire, chanter… La musique et la danse sont partout.
La cuisine c’est un délice avec les fruits tropicaux, le savoir faire pour associer les épices et le piment, les quesadillas, le mole (piments au chocolat), le cabrito (spécialité du nord), les tortillas de mais ou de blé, la fameuse tequila…
Le commerce ambulant envahit les rues partout, alternative au manque d’emploi.
Nous y étions au moment de la fête des morts, très importante tradition mexicaine, qui date de l’époque préhispanique : dans chaque maison est installé un autel superbement décoré avec des représentations des 4 éléments (air, terre, eau et feu), des photos et des objets ayant appartenu aux défunts de la famille ; c’est un honneur pour l’esprit des défunts de la famille. Il y a aussi un mélange avec la tradition de la "Catrina", femme qui représente la mort élégante… beaucoup d’ humour !
A Ocotepec, le 1er Novembre, chaque maison où il y a eu un décès dans l’année, prépare un autel et ouvre sa porte à tous ceux et celles qui viennent honorer le défunt, offrant un cierge et en échange partageant un moment avec la famille autour d’une boisson avec un pan de muertos ou des tamales (pâte de mais excellente sucré ou salé) ; des centaines de personnes passent le soir dans chaque maison : très émouvant.
Et le lendemain nous avions une superbe vue sur le Don Goyo, volcan enneigé à 5452m ; magique ! avec ses sources d’eau minérale, ses anciens monastères, ses petites villes aux marchés colorés sur les flancs de la montagne.
Le site de Teotihuacan est gigantesque et splendide avec ses pyramides du soleil et de la lune qui dominent : ce fut une des villes les plus importantes du monde mésoaméricain en l’an 150. Et le musée national d’anthropologie à Mexico est passionnant avec ses pièces d’art précolombien très anciennes (1500 av JC)…

Dans les villes partout des constructions, des immenses centres commerciaux à l’américaine, des autoroutes, une richesse qui s’étale (Carlos Slim , un des hommes les plus riches du monde vient de racheter le téléphone Telcel)…
Mexico à 2200m est une mégapole de plus de 20 millions d’habitants et en moyenne chacun(e) passe 4h par jour dans les transports ; la pollution est très forte avec ses méfaits sur la santé (asthme, maladies respiratoires…), même si le maire de Mexico a essayé d’agir : interdiction de circuler certains jours pour les voitures de plus de cinq ans, transport gratuit pour les plus de 60 ans, une nouvelle ligne de métro qui a donne lieu à un scandale ( le responsable des travaux a été accusé de corruption et de fait le métro ne fonctionnait pas à cause des malfaçons… il a fui à l’étranger et pour le moment seulement 5 stations sont ouvertes !), des lignes de Métrobus avec des couloirs spéciaux…

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Rosa, responsable d’une coopérative

La pauvreté est très importante : le salaire minimum est équivalent à 3,5 euros par jour et 20% des Mexicains vivent avec moins de 2 euros par jour. Et par rapport aux revenus des familles, la vie est chère (nourriture, transport, logement, santé). Beaucoup agissent contre la pauvreté et pour la justice : ainsi à Saltillo la coopérative du 6 Juillet agit depuis 30 ans avec plus de 300 coopérateurs pour l’éducation, pour des actions culturelles et aussi au travers d’une caisse d’épargne.
Il n’ y a pas de retraite sauf pour ceux et celles qui ont travaillé dans les grandes entreprises et la fonction publique, et beaucoup de personnes âgées continuent à travailler.

Et s’il y a un souci de santé c’est bien difficile : un ami hémiplégique ne peut plus travailler et ne touche presque rien… La solidarité familiale est très importante ; les services de santé d’état sont bons mais surchargés… et pour les services de santé privé il faut payer.

Il y a un développement économique (taux de croissance de 5 %) et dans le nord beaucoup de nouvelles usines : à Saltillo, les usines Chrysler et General Motors sont implantées depuis longtemps avec des maquiladoras qui font du montage et qui se développent dans le secteur de l’automobile, de l’électronique, du textile… ; une usine automobile coréenne va s’installer.
Depuis l’ALENA, accord de libre échange Nord-américain, signé au 1er Janvier 1994 jour de l’ insurrection zapatiste, la situation des petits paysans mexicains est très difficile ;

Dans les villages, il y a un peu plus d’infrastructures (eau dans les maisons, sols en dur, routes un peu plus goudronnées… ), mais dans le nord c’est la sécheresse donc moins de mais, d’arbres fruitiers, d’élevage… et la déforestation fait des ravages !
C’est l’argent des immigrés qui aide à vivre dans ces villages (20 millions de Mexicains travaillent aux Etats-Unis)

Les indiens sont les plus pauvres, en particulier dans le sud du pays. Des groupes zapatistes sont toujours actifs pour agir avec les communautés indiennes (manifestation pour le respect des droits, actions contre la déforestation, pour la défense des terres face aux grands propriétaires…)
Beaucoup de migrants d’Amérique centrale essaient de traverser le Mexique pour arriver aux Etats-Unis : de plus en plus nombreux, ils sont souvent la proie du crime organisé des passeurs, lié aux narcotrafiquants (viols, assassinats, rackets…). Nous avons visité la casa de los migrantes à Saltillo, qui peut accueillir jusqu’ à 1000 personnes par jour ; A 400 km de la frontière des USA, située près de la gare des trains de marchandises, qu’ils appellent "la Bestia" (beaucoup meurent en empruntant ces trains sur le toit des containers ou sont handicapés à vie avec des membres coupés…), cette maison fait un travail remarquable d’accueil, de soins, d’information et de soutien aux migrants avec beaucoup de dignité, de respect et d’humanité ; tolérée par le gouvernement elle peut aussi être la cible du crime organisé.

La violence est cachée mais en fait bien présente : depuis 2006, 100 000 morts et 30 000 disparus. On a beaucoup parlé chez nous des 43 élèves professeurs d’une école normale rurale disparus à l’automne 2014 (à Mexico nous avons vu une œuvre d’art poignante faite par des artistes du réseau international du crochet : Où sont les 43 ? du crochet sur des pneus symbolisant 43 raisons de vivre : la liberté, la justice, l’amour, la solidarité…) Pour eux l’enquête piétine et il y a des disparitions et des morts dans tout le pays (ainsi à Allende dans le nord 30 personnes ont disparu et on ne sait rien. Terrible pour les familles ...). L’impunité est totale (seules 40 personnes ont été accusées !) et la justice ne fonctionne pas. Les familles ont peur de porter plainte et d’agir en justice par crainte des représailles. Heureusement, à travers tout le pays, beaucoup d’associations agissent contre la violence et avec quel courage face aux risques, pour faire connaître ce qui se passe malgré la loi du silence, dénoncer, pousser la justice et les politiques à agir, soutenir les familles des victimes, développer des actions d’éducation populaire pour promouvoir la non violence… un travail remarquable ! On discute aussi beaucoup de la possibilité de légaliser la drogue ou non, pour endiguer la violence des narcotrafiquants liés au monde politique au Mexique.

Un pays plein de mouvements sociaux, de contradictions, d’espoirs et je terminerai par cette phrase de Marcos : "il faut rire beaucoup pour faire un monde nouveau, sinon ce monde naitra carré et il n’arrivera pas à tourner".

Article publié dans Inter-Peuples n°242, janvier 2016

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