Le Maroc est-il devenu une annexe de Guantanamo ? rencontre avec Marie-Jo Fressard et Luk Vervaet

Publié le : , par  Marc Ollivier

L’association « Maroc Solidarités Citoyennes » a organisé le 1er mars dernier, avec le soutien de plusieurs associations (CADTM, ATTAC 38, CIIP, AFPS, Rencontre des cultures, Cercle laïque, Ligue des femmes, Iran solidarités) une rencontre à propos des prisonniers politiques au Maroc. C’est la poursuite d’une politique répressive à l’encontre des militants de la démocratie et des défenseurs de la liberté d’expression et des droits de l’homme qui était le sujet de cette rencontre, qui a rassemblé une trentaine de représentants de ces diverses organisations. .

L’occasion en était fournie par la présentation du livre « Marraine des deux plus anciens détenus politiques marocains » de Marie-José Fressard, préfacé par Gilles Perrault [1]

Dans un premier temps, Marie-Jo Fressard a raconté son expérience de marraine de deux prisonniers politiques condamnés à 25 ans de prison par des jugements iniques, malheureusement fréquents au Maroc où le système judiciaire ne dispose pas de garanties d’indépendance par rapport au pouvoir exécutif.

Les deux prisonniers avaient été arrêtés en 1983 après avoir distribué des tracts pour protester contre le massacre perpétré par les forces de l’ordre en juin 1981 lors des « émeutes de la faim » de Casablanca (mitraillages dans les rues : entre 200 et 1000 morts). Condamnés à mort ( ! ), puis à perpétuité ( !! ), leur peine a été ensuite transformée en 25 années de prison, ponctuées de tortures, de mauvais traitements, de grèves de la faim.
Comme l’écrit Gilles Perrault dans sa préface : « Marie-Jo s’engage pour parvenir à faire libérer deux prisonniers politiques marocains condamnés pendant les années de plomb de Hassan II... Sous Mohamed VI comme sous son père Hassan II, il existe un « autre Maroc » où les droits de l’homme continuent à être foulés aux pieds. Marie-Jo et les siens, c’est « l’autre France », celle qui n’a rien à voir avec la France officielle, toujours prête, qu’elle soit dirigée par la droite ou par la gauche, à passer des compromis honteux avec le crime »

Toujours soutenus par Marie-Jo et les défenseurs des droits de l’homme, les deux prisonniers ont finalement été libérés après ce calvaire de 25 ans. Un succès pour leurs incessantes démarches d’information et de solidarité.

Mais leur cas n’est pas isolé dans la situation actuelle des droits de l’homme au Maroc. Khadija Ryadi, qui a postfacé le livre de Marie-Jo, montre l’usage répété de ces longues peines souvent accompagnées de tortures et de mauvais traitements, manifestement dans le but de faire peur à la population, et particulièrement aux syndicalistes et aux jeunes militants exigeant le respect des droits humains et de la démocratie.

Dans sa postface, Khadija Ryadi insiste sur les nouvelles caractéristiques des prisons marocaines : « … la prison n’est plus une prison, ses geôliers n’ont pas la moindre brindille de conscience, et les prisonniers d’opinion sont outragés sans limites. Aucun respect des règles les plus élémentaires inhérentes à l’espace carcéral, ni de la séparation des pouvoirs qui le régissent. Tout est gouverné par un autoritarisme omnipotent aussi bien au sein de la prison qu’au sein de la grande prison où il nous est donné de vivre en société. Et la main des tortionnaires arrive à sévir partout dans les prisons, où on a confectionné des lieux spécifiques pour la torture, des cellules d’isolement et d’humiliation.
Et ainsi les prisons se trouvent entre les mains de ceux qui exécutent aveuglément les ordres, et non de ceux qui respectent la loi et se plient au droit. Nul droit de regard sur ces institutions, et les authentiques associations des droits humains sont inquiétées et calomniées, voire menacées d’interdiction, au moment où leurs militants sont emprisonnés arbitrairement. Ouafae Charaf et Oussama Housne en sont des exemples flagrants pour lesquels Amnesty International a déjà lancé une campagne internationale appelant à leur libération. Leur tort est d’avoir dénoncé la torture dont ils ont aussi été vistimes ... »
.

L’éditeur belge Luc Vervaet a pris ensuite la parole. Il explique avoir créé sa maison d’édition « Antidote » pour offrir une liberté éditoriale multilingue et transfrontalière aux « sans voix ». Il évoque le cas d’un autre prisonnier politique belgo-marocain, Ali Aarrass.

Cet homme né à Mellila (enclave espagnole au nord du Maroc) installé en Belgique depuis l’âge de 15 ans pour y rejoindre sa mère, ouvre une petite librairie à Bruxelles après son service militaire, toujours en Belgique. Puis il décide de retourner à Mellila. Mais là, le Maroc demande son arrestation à l’Espagne et son extradition au Maroc sous prétexte de soutien au terrorisme. Les autorités espagnoles l’arrêtent et l’emprisonnent en 2008 sous torture blanche (isolement et silence total etc...). En 2009, constatant le vide total de son dossier, et malgré une mise en garde de l’ONU, elles l’extradent au Maroc où il est pris en main par la police judiciaire pendant dix jours.

Ensuite il est condamné à 15 ans de prison sur la base d’un texte d’aveu signé sous la torture. Il est devenu depuis l’un des prisonniers marocains choisis comme symboles de la lutte contre la torture par l’IRCT [2].
Pour plus de détails, voir le site du CIIP et le site < http://www.freeali.eu/ >

Luc Vervaet, pour conclure son intervention, rappelle que le Maroc (ainsi que quelques autres pays) a joué le rôle d’un sous-traitant pour torturer les détenus de Gantanamo. On peut craindre qu’il ne devienne un carrefour important du réseau des pratiques « sécuritaires » peu sensibles au respect des droits individuels que l’on voit se développer à l’international sous les pressions des États-Unis.

Selon lui, les autorités belges par exemple se préparent à demander au Maroc d’effectuer des patrouilles de surveillance dans les quartiers qu’elles considèrent comme « sensibles » en Belgique. Cette opinion est d’ailleurs confortée par les nombreux exemples exposés dans un autre ouvrage qu’il a édité sous le titre « Guantanamo chez nous [3].

Le débat qui a suivi ces interventions a manifesté une forte sensibilisation aux cas individuels relatés par Marie-Jo Fressard (qui continue à être la marraine de deux jeunes détenus sahraouis arrêtés et condamnés dans les mêmes conditions) et par Luk Vervaet.

La nécessité d’une vigilance accrue a été réaffirmée par plusieurs participants à cette rencontre, vis à vis des diverses manifestations des « pratiques sécuritaires » dans plusieurs pays. Et la question suivante a notamment été posée « Ne faut-il pas analyser sous cet angle les velléités d’installer un « état d’urgence » permanent dans notre pays mettant en péril l’état de droit ? » .

D’après les notes de Marc Ollivier.
Il faut ajouter aux cas soulevés lors de cette rencontre tous les militants victimes de leurs luttes pour les droits humains et la liberté d’expression, en particulier les journalistes et les chercheurs, comme c’est actuellement le cas pour Maati Mounjib et ses collègues, traînés devant un tribunal pour "atteinte à la sécurité intérieure de l’État"

[1Marraine des deux plus anciens prisonniers politiques marocains, éditions Antidote 2015 Belgique.
Préface de Gilles Perrault, postface de Khadija Ryadi, ancienne présidente de l’AMDH -.(www.antidote.be)

[2IRCT : International Rehabilitation Council for Torture Victims – a global organisation with a membership of more than 140 rehabilitation centres in over 70 countries and with over 25 years’ experience.

[3Guantanamo chez nous ?, éditions Antidote 2014 Belgique Préface de Maître Marc Nève, avocat.

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