L’énergie nucléaire : un danger permanent et croissant pour l’humanité

Publié le : , par  Marc Ollivier

Une sortie de l’énergie nucléaire rationnellement programmée, la plus rapide possible, est de plus en plus un impératif de sécurité nationale, mais aussi européenne et internationale.

Des risques catastrophiques s’accumulent

Nous avons d’abord connu la période des essais nucléaires, aériens et souterrains, pour la mise au point des techniques de fabrication des bombes nucléaires. Ces essais n’ont pas seulement lourdement contaminé les sites où ils ont eu lieu (aux États-Unis, en Russie, en Asie , en Océanie et jusque dans le Sahara), mais pollué la totalité de l’atmosphère terrestre de sorte qu’on peut en trouver les traces dans tous les territoires de la planète. Et ils ont abouti à l’implantation des stocks de milliers d’armes nucléaires dans le monde.

Depuis les terribles bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki, nous vivons ainsi sous la menace permanente que font peser sur tous les peuples ces armes nucléaires accumulées dans les arsenaux des grandes (et de quelques moins grandes) puissances.
Malgré les mises en garde exprimées dans le rapport de la commission Canberra en 1997, notamment en soulignant les risques inévitables d’accidents dans ces arsenaux, les états dotés de ces armes, notamment la France, refusent obstinément d’ouvrir les "négociations de bonne foi" auxquelles ils se sont pourtant engagés en signant le TNP (Traité de non prolifération) pour organiser un désarmement nucléaire sous contrôle international.

Mais outre les risques très graves que présentent ces arsenaux, nous sommes confrontés aux effets irrémédiables de l’usage délibéré des munitions et armes blindées à l’uranium prétendument (et faussement) "appauvri" ou fabriquées avec des déchets radioactifs uraniques. En 2011, il a été estimé [1] qu’entre 10.000 et 12.000 tonnes d’uranium avaient été disséminées dans l’environnement par ces armes, surtout au Moyen Orient. Elles ont été en effet massivement employées dans plusieurs guerres (par Israël au Liban en 2006 et à Gaza en 2008-2009, par les USA et le Royaume Uni (et sans doute la France) en Yougoslavie en 1999 et en Lybie en 2011 et surtout par les USA en Afghanistan en 2001 ainsi qu’en Irak à Fallujah en 2003 et Bassorah en 2011). Ces munitions ont répandu l’uranium et les déchets radioactifs en nanoparticules partout où elles ont été utilisées et entraîné, au delà de leurs victimes immédiates, les mêmes désastres sanitaires pour la population civile : hausse rapide des cancers, horribles malformations congénitales, avortements pathologiques, stérilités. Et n’oublions pas que ces nanoparticules vont continuer à agir, sur place et partout où elles seront transportées, pendant des milliards d’années.

S’ajoutent enfin à ces dangers immenses les catastrophes de Tchernobyl et de Fukushima, après de multiples dysfonctionnements très graves dans d’autres centrales nucléaires civiles, qui nous démontrent que ces centrales sont un danger majeur, non seulement dans les pays directement ravagés par leurs accidents (Ukraine, Biélorussie, Japon), mais pour le monde entier.
De plus elles sont à l’origine de l’accumulation des déchets nucléaires qu’elles produisent et aucune solution vraiment durable n’a été trouvée pour nous garantir contre les dangers à très long terme que représentent ces déchets radioactifs.

Mesurer les accidents catastrophiques des centrales nucléaires

A Fukushima
L’accident qui s’est produit le 11 mars 2011 suite à un séisme et à un tsunami n’est toujours pas maîtrisé. De grandes quantités d’eau radioactive, utilisées pour le refroidissement des réacteurs accidentés, continuent à se déverser dans l’océan Pacifique. En février 2014, Jean-François Julliard, invité par Greenpeace, a rencontré des habitants qui racontent comment ils vivent cette catastrophe. Selon lui « Personne n’est préparé à une telle catastrophe...Des milliers de kilomètres carrés dans la région de Fukushima ne seront jamais rendus à l’homme.. »

À Tchernobyl
Les conséquences de l’accident de Tchernobyl, survenu en 1986, sont également catastrophiques et ne peuvent pas encore aujourd’hui être évaluées précisément. Parmi le million d’hommes qui sont intervenus pour éteindre l’incendie de la centrale et construire le sarcophage où sont confinées ses ruines, plusieurs dizaines de milliers sont morts, et les recherches scientifiques effectuées sur l’impact territorial et humain des retombées évaluent les victimes entre 500 et 900.000. Et un territoire important, en Ukraine, en Biélorussie et en Russie, reste profondément contaminé.

Le comportement irresponsable des pouvoirs publics et des médias « mainstream »

Dans les pays concernés par ces accidents nucléaires, aussi bien après celui de Tchernobyl qu’après celui de Fukushima, on constate non seulement les failles des dispositifs de contrôle et de sécurité au moment des accidents, mais surtout le déni et les mensonges des autorités quant à leur gravité et surtout leur incapacité à répondre correctement et dans la transparence aux besoins immédiats et à plus long terme des victimes. Un constat qui concerne également la multitude d’incidents et de dysfonctionnements qui affectent les centrales en activité dans divers pays et sont souvent passés sous silence. De même n’est-il pas irresponsable que les grands médias nous alertent à satiété sur les risques d’attentats terroristes dans les lieux publics (spectacles, transports, terrasses de cafés et qu’ils n’évoquent jamais le risque de tels attentats contre les centrales nucléaires, avec des effets potentiellement dévastateurs ? Cette attitude faite à la fois d’insuffisances, de manque de moyens préparés à l’avance et de tentatives de cacher ou de minimiser les réalités est un des problèmes les plus préoccupants que l’on constate dans la gestion calamiteuse des accidents nucléaires.

En France, où en sommes nous ?

La vérité commence à se faire jour sur l’état de nos centrales nucléaires vieillissantes et sur les risques qu’elles font courir au pays et à ses voisins
Il en est d’ailleurs de même pour tous les réacteurs fonctionnant en Europe, d’après un rapport d’experts indépendants publié par Greenpeace : sur 151 réacteurs au total, 66 ont plus de 30 ans et 7 plus de 40 ans ...
En France, la construction d’un parc important de centrales nucléaires a été décidée dans les coulisses du pouvoir au début des années 70, sans aucune consultation de la population et sans même un vote de l’Assemblée nationale.
Théoriquement, elles ont été conçues pour fonctionner pendant trente à quarante ans. Cependant les pouvoirs publics, sous l’empire d’un "lobby nucléaire" échappant jusqu’à aujourd’hui à toute gestion démocratique, se refusent, malgré ses dangers potentiels, à gérer cette technologie en appliquant le principe de précaution et donc à fermer les centrales en fin de vie ou présentant des signes inquiétants. Ils veulent même les prolonger jusqu’à 50 ans, à un coût de maintenance évalué aujourd’hui entre 50 et 100 milliards d’euros ! Une dépense colossale qu’il vaudrait mieux consacrer à une stratégie dénucléarisée de transition énergétique ouverte sur l’avenir, en coopération avec nos voisins italiens, suisses et allemands ...
Au lieu d’adopter cette stratégie raisonnable, le gouvernement français a choisi de mettre en chantier deux nouvelles centrales d’un nouveau modèle EPR, en Finlande et à Flamanville, qui se heurtent à des obstacles techniques rédhibitoires, accumulent les retards, et selon certains experts, pourraient même être abandonnés avec des conséquences économiques, sociales et financières très dommageables.

Pourtant des mises en garde officielles sur les risques entraînés par cet aveuglement sont désormais disponibles. Par exemple une note interne d’EDF vient d’être publiée d’après laquelle en 2014 les diesels de secours des centrales étaient considérés comme dégradés. Et le président de l’Agence de Sûreté Nucléaire, Pierre-Frank Chevet, a déclaré récemment « Il faut imaginer qu’un accident de type Fukushima puisse survenir en Europe ».
Nous devons donc être conscients que la France, pays le plus nucléarisé d’Europe, en dépit du mythe rassurant sur la "sûreté" de ses centrales, est exposée à des risques d’accidents du type de celui de Fukushima.

En réalité, aucun pays ne peut faire face aux conséquences environnementales, économiques et sociales d’un accident nucléaire comme celui de Fukushima
Un accident qui s’est justement produit dans un pays où l’énergie nucléaire était considérée jusque là comme une des plus sûres dans le monde ? La réalité désormais évidente est que les dommages entraînés par une telle catastrophe sont loin d’être prévisibles, qu’il n’y a pas de raisonnements acceptables pour nous y préparer et que la gravité extrême de leurs conséquences à court et à long terme reste impossible à évaluer.
La seule réaction sensée est donc de prévoir rapidement la fermeture de nos centrales nucléaires.

La France peut-elle se passer de la production d’électricité nucléaire ?

Il s’agit d’abord de savoir si un pays développé comme la France avec son parc de 58 réacteurs est en mesure de se passer rapidement de cette électricité.

Est-ce possible à court terme ?
La réponse est fournie par le Japon, dont les 54 réacteurs ont été arrêtés en quelques semaines après la catastrophe de Fukushima (quelques mois pour deux d’entre eux) et qui depuis 2013 fonctionne avec 0% d’électricité nucléaire. Le gouvernement japonais actuel a voulu relancer cette année la production de deux réacteurs mais un tribunal s’oppose à cette décision, au motif que ces réacteurs présentaient les mêmes niveaux de risques que ceux de Fukushima.
Il devient clair que l’arrêt du parc nucléaire japonais après Fukushima a été imposé par un rejet radical de la poursuite de ses activités au sein de la quasi totalité de la population. Déjà traumatisée historiquement par les bombes d’Hiroshima et de Nagasaki, elle est littéralement révoltée par cette nouvelle catastrophe de Fukushima qui a révélé la gestion calamiteuse de TEPCO, l’opérateur privé de la centrale et la complicité des pouvoirs publics.
Le Japon fait donc actuellement une double démonstration : d’abord qu’il est possible pour un pays développé disposant de 54 réacteurs nucléaires en activité d’arrêter rapidement la totalité de ces réacteurs ; et ensuite qu’une volonté exprimée massivement par la population est en mesure d’imposer cet arrêt et de résister efficacement à tout retour en arrière.

Peut-on envisager plusieurs étapes pour une sortie à moyen terme ?
D’une part la population française, dont une proportion importante souhaite abandonner l’électricité nucléaire, n’est pas sous l’empire d’un stress comparable à celui qu’expriment les Japonais. Il est donc possible d’envisager une programmation raisonnable d’une sortie du nucléaire, sur un rythme proche de celui arrêté par nos voisins suisses et allemands.
D’autre part les tests effectués sur nos centrales, tant par EDF que par l’ASN, ont montré publiquement les niveaux de risques qui les caractérisent : nous savons qu’il faudrait en arrêter cinq qui présentent des risques sérieux (Fessenheim, Blayais, Bugey, Gravelines, Tricastin) et nous savons aussi dans quel ordre il faudrait arrêter le fonctionnement des autres.

Mais toute sortie du nucléaire soulève un problème majeur : celui du démantèlement des centrales
Pour chacune il faut compter une suite d’opérations complexes et très lourdes à mettre en oeuvre. Vu l’importance du parc à démanteler, il faudra que la France se dote de capacités de recherches techniques perfectionnées et d’une agence industrielle disposant de moyens puissants pour la réalisation d’un tel programme. C’est pourquoi d’ailleurs les craintes d’un effondrement du nombre d’emplois dans le nucléaire en cas d’arrêt progressif des centrales sont vaines : il est probable que dans ce cas, pendant des dizaines d’années le nombre d’emplois spécialisés nécessaires pour le démantèlement sera supérieur à celui des emplois actuels pour le fonctionnement des centrales. En outre, compte tenu des besoins internationaux, une industrie performante du démantèlement des centrales deviendrait même, parallèlement à son rôle social et écologique dans la transition énergétique, un atout économique important.

"Logique de profit, logique de mort, Non au nucléaire"
Manifestation anti nucléaire
Photo CC : La Planète d’abord

Conclusion : un renforcement des responsabilités citoyennes

Au niveau mondial, l’énergie nucléaire est un secteur industriel en régression tant au plan technologique que par son déclin dans la production énergétique. En outre, les catastrophes qu’elle a provoquées ont eu un très gros impact sur les opinions publiques.
Dès 1978, la population autrichienne décidait par référendum de renoncer à l’électricité nucléaire en interdisant la mise en service d’une centrale prête à fonctionner. Ce renoncement a été inscrit dans la constitution du pays en 2009.
En 1979, l’accident de la centrale Three Mile Island aux États-Unis, malgré ses conséquences limitées, a retenti comme une première alerte et entraîné la décision du président Carter de ne plus construire de nouvelles centrales dans son pays. Et lorsque le président Obama a envisagé en 2009 la construction de nouvelles centrales, il a été obligé d’abandonner ce projet en 2011 après l’accident de Fukushima.
Après l’accident de 1986 à Tchernobyl, les pouvoirs publics ont été amenés à interdire cette énergie en Grèce, au Danemark, en Irlande et en Norvège. En Italie c’est par un référendum en 1987 que cette décision a été prise et les centrales nucléaires de ce pays ont été arrêtées en 1990.
Enfin après l’accident de 2011 à Fukushima, c’est la Suisse et surtout l’Allemagne qui se sont engagées dans une sortie programmée de cette énergie. Et dans d’autres pays, nombre de projets de nouvelles centrales ont été bloqués.
On assiste ainsi non seulement à un déclin technologique et économique de cette industrie nucléaire, mais à son rejet politique croissant dans de nombreux pays.

Il se manifeste donc partout un besoin urgent pour une stratégie effective de décontamination, besoin qui est la conséquence de l’ensemble des explosions atomiques historiques, de l’usage criminel de munitions dopées à l’uranium dans plusieurs conflits récents, et de l’activité nocive de toutes les centrales nucléaires déjà démantelées ou encore en activité ainsi que, bien sûr, des accidents majeurs qu’elles ont provoqués.
La France apparaît comme le pays le plus nucléarisé du monde par rapport à son territoire et à sa population. Mais on peut y observer aujourd’hui que la question d’une sortie programmée et rapide du nucléaire est posée de plus en plus fortement dans l’opinion publique, par des prises de position de régions comme l’Île de France ou les pays de Loire, de collectivités locales et d’associations dont plusieurs d’envergure nationale. Plusieurs partis politiques se sont également prononcés dans ce sens.
Il semble que le moment soit proche dans ce pays d’un engagement direct et massif des citoyens pour exiger que les pouvoirs publics tiennent compte de ces prises de position. Par exemple en organisant un référendum national qui ouvre la voie à une décision populaire souveraine sur cette question, comme ce fut fait en Italie en 1987.

Ces catastrophes, et les impasses technologiques qu’elles ont révélées, démontrent qu’il y a deux stratégies incontournables pour limiter la contamination radioactive dangereuse de notre planète :

  1. d’une part, engager des négociations pour élaborer et signer une convention d’interdiction des armes nucléaires et des munitions et armes blindées contenant de l’uranium ou des déchets radioactifs uraniques ;
  2. et d’autre part empêcher d’autres catastrophes dans les centrales existantes en programmant leur démantèlement progressif, mais rapide et total, comme l’ont décidé les Allemands et les Suisses après les Autrichiens et les Italiens et d’autres pays qui ont renoncé à cette énergie (Danemarck, Grèce, Irlande, Norvège, États-Unis etc...) sans oublier le Japon qui a mis à l’arrêt l’ensemble de ses 54 centrales ...

Pour que chacun et chacune puisse s’engager personnellement dans l’expression de cette exigence, signalons l’appel lancé dans ce sens sous forme d’une pétition nationale par le collectif d’artistes de la compagnie « Brut de béton » intitulé :
Appel du 26 avril 2016 (trentième anniversaire de Tchernobyl) : Pour une insurrection artistique, intellectuelle, scientifique et populaire contre la poursuite de la contamination radioactive de la planète !
Depuis 16 ans cette compagnie a réalisé dix mises en scène du livre de Svetlana Alexievitch « La supplication » en France, en Biélorussie et en Ukraine et initié plusieurs festivals et « événements » relatifs à l’art en prise avec la contamination radioactive, avec la collaboration d’artistes ukrainiens, biélorusses, allemands, suisses, italiens, anglais, français, arméniens.

Références

Trois ouvrages (parmi beaucoup d’autres) à recommander :
- Abolir le nucléaire civil et militaire, Jean-Marie prouvost-Beaurain, éditions "Terre d’Espérance", Paris 2012. Extrêmement complet sur tous les aspects liés à l’histoire, au développement, aux désastres de l’énergie nucléaire, sur la nécessité et les moyens de son abolition et les méthodes pour s’en protéger.
- Franckushima, coordonné et mis en forme par Géraud Bournet, Lutopiquant éditions, réseau "Sortir du nucléaire", Domène 2016. Textes, documents et témoignages sur les catastrophes de Fukushima et Tchernobyl et sur le risque nucléaire en France.
- En finir avec le nucléaire, pourquoi et comment ? Benjamin Dessus et Bernard Laponche, éditions du Seuil, Paris 2011. Ouvrage qui réfute les arguments spécieux des partisans de cette énergie, expose clairement les raisons d’en sortir et discute les conditions politiques et sociales de la transition.

Sites web importants à consulter (également parmi beaucoup d’autres)
-  ICAN France est le relais national de la Campagne Internationale pour Abolir les Armes Nucléaires (ICAN).
Cette campagne vise à mobiliser les citoyens pour faire pression sur leurs gouvernements afin de commencer des négociations sur un traité d’interdiction des armes nucléaires en raison de leurs conséquences humanitaires et environnementales inacceptables.
- ContrAtom est le site d’une association genévoise qui informe et mobilise le public contre toutes les formes de production et d’usage de l’énergie nucléaire et notamment contre
les munitions à l’uranium soi-disant "appauvri"
- NegaWatt est site de l’association qui présente le scénario d’un programme de transition énergétique avec abandon de l’énergie nucléaire et des énergies carbonées
- Sur le site du réseau "Sortir du nucléaire" on trouve une liste des mobilisations populaires en France et dans le monde pour sortir de l’énergie nucléaire

[1par Claudie Pruvost-Beaurain et Maurice Montet, dans leur ouvrage "Abolir le nucléaire civil et militaire"

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