Gratuité de l’Education au Chili : un pas en avant, trois pas en arrière ?

Publié le : , par  Elodie Queffelec Tapia

Il y a 10 ans déjà, les premiers collégiens remontaient les grandes avenues de Santiago, vêtus de leurs uniformes noir et blanc, en de longues processions pour dénoncer le système éducatif chilien légué par Pinochet et ses 17 ans de dictature.

Durement réprimé par le gouvernement de la socialiste Bachelet le mouvement écolier s’était essoufflé, mais ses idées avaient peu à peu germé dans les esprits. Quelques années plus tard, ce sont les étudiants qui ont repris, en 2011, le flambeau des "pinguinos" en un "Printemps chilien" massif, qui, avec vigueur et inventivité exigeait la fin du néolibéralisme et la gratuité de l’éducation sous les répressions brutales de la droite revenue au pouvoir.

Après des mois de bataille, de manifestations et de blocages des universités, écoles et collèges, le mouvement avait gagné les travailleurs et les cœurs de la population, mais n’avait pas obtenu gain de cause. Pourtant il avait réussi l’exploit de dicter l’agenda médiatique national (parfois même international) puis politique. En 2013, certains des dirigeants du mouvement étudiant les plus emblématiques, comme Camila Vallejo et Gabriel Boric, poursuivaient la lutte en étant élus députés. Leur but : mettre un terme à la privatisation des universités, et obtenir la gratuité de l’éducation.

En décembre dernier, la dirigeante Bachelet réélue sur la promesse de mettre un terme à l’héritage pinochétiste en matière éducationnelle, annonçait, presque la larme à l’œil, l’adoption par le Congrès d’une loi « courte » de gratuité de l’éducation pour l’année scolaire 2016. Par 92 votes pour, deux contre et une abstention, c’est un premier pas vers un chemin entrepris pour garantir une éducation publique et gratuite à la nation.

Réforme du système éducatif ou simple effet d’annonce ?

La « loi » en 6 points :

• Une modification budgétaire pour l’année 2016 afin d’y inclure « une certaine gratuité » de l’éducation.
• 178000 étudiants qui peuvent prétendre à cette gratuité (en 2015, l’éducation supérieure chilienne comptait 1.152.125 étudiants).
• 5 millions de pesos chiliens alloués aux universités publiques d’état
• La possibilité pour les universités publiques, et certaines universités privées, de prétendre à la gratuité sous condition d’accréditation.
• Pas de gratuité pour les instituts techniques ou les centres de formation professionnels.
• Pas de mise en place de cette gratuité sur des critères de « démocratie universitaire » ou de « refus du lucre ».

Si la gratuité a été obtenue pour l’année scolaire 2016, c’est pour une partie « plus vulnérable » de la population, l’accès à l’éducation pour tous ne se fera pas gratuitement et pas dans l’immédiat.

Cette « grande avancée » annoncée par le gouvernement, n’est dans les faits qu’une de ces « mesures pansements » dont les autorités chiliennes ont le secret. Pas d’universalité de la gratuité de l’éducation, focalisée uniquement sur l’éducation supérieure ; temporaire, conditionnelle et probatoire, la liste des conditions d’accès à la gratuité ferait frémir les burocrates les plus avertis ! La multitude des petits caractères en bas du contrat font de cette grande « avancée sociale » une farce tragi-comique.

Dans les faits, il ne s’agit ni d’une réforme de la constitution chilienne, ni une loi permanente qui octroierai une gratuité indéfinie à l’éducation supérieure. Une simple mise à l’essai d’un an, que les politiques, tous sourires, tentent de vendre au peuple comme une mise en bouche de la gratuité totale.

Il est vrai que le dossier est épineux, demande du temps et du recul. Les chiliens ne réussissent toujours pas à s’accorder sur les conditions de cette gratuité, (Comment la financer ? Pour qui, combien de temps ? Sous quelles conditions ?) et nombreux sont ceux qui, moulés et façonnés par un modèle ultra inégalitaire, pensent, toutes classes sociales confondues, que la gratuité entrainerait inévitablement la baisse de la qualité de l’éducation. « Si tout leur est donné, pourquoi est-ce que les étudiants se donneraient la peine de suivre les cours ? ».

En réalité, le néolibéralisme a encore de beaux jours devant lui au pays du vin rouge et des empanadas…

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