Comment la France embrigada "les indigènes"

Publié le : - Date de modification : , par  Olivier Potet

Une note de lecture à partir d’un livre de Pierre Bouvier, "La longue marche des tirailleurs sénégalais : de la grande guerre aux indépendances" (BELIN-Histoire, 2018/04, 262 p.) et d’un article de Caroline Wihtol de Wengen, "L’armée française face à la diversité : une réflexion sur la citoyenneté" (MIGRATIONS SOCIETE, vol. 131, n°.5, 2010, pp. 201-214).

Malgré son racisme, dés les débuts de la colonisation l’armée française enrôla des "indigènes" pour ses opérations de conquête et de "pacification". En Afrique subsaharienne sont créés les tirailleurs sénégalais, dont le recrutement ne se limita pas au Sénégal, d’abord avec des esclaves, d’anciens esclaves et des captifs, puis avec des engagés volontaires. En jouant sur les rivalités ethniques l’armée coloniale a pu conquérir de vastes territoires avec très peu de métropolitains, essentiellement des officiers.

Pendant la première guerre mondiale, ces troupes, finalement recrutées dans le cadre du service militaire obligatoire, ont été engagées sur les fronts européens, censées ainsi rendre à la France ce que lui aurait coûté "l’apport de la civilisation". Même si des résistances locales à l’enrôlement se manifestèrent, le prestige du guerrier fournit un contingent de recrues souvent enthousiastes. Du moins au début : les horreurs des fronts douchèrent assez vite ces élans.

Conséquences inattendues : l’avènement d’un certain panafricanisme transcendant parfois les rivalités régionales, ainsi que la découverte que "le blanc" n’est pas un surhomme invincible. La vie hors du cadre habituel suscita un désir d’émancipation qui percuta les structures traditionnelles après la démobilisation. Ceci alimenta une revendication assimilationniste à la république, voire à l’ordre colonial. Fréquemment des ex-artilleurs maîtrisant suffisamment le français prirent un rôle de relais de base dans l’administration coloniale. D’autres eurent un sort beaucoup plus dur, étant enrôlés dans le travail forcé.

En 1939 des artilleurs étaient sur le front où il subirent les exactions racistes féroces des nazis. Renvoyés en Afrique par le régime collaborationniste, tout aussi raciste, certains se retrouvèrent dans les Forces Françaises Libres en premières lignes avant d’être écartés de l’armée après la victoire. Ces péripéties altérèrent encore plus pour eux "l’image de la France" et nourrirent une volonté plus marquée d’émancipation. Le problème des pensions sous-évaluées des démobilisés va aussi contribuer à ces désillusions. Certains participèrent alors à la marche vers les indépendances. En Afrique subsaharienne nombreux s’enrôlèrent dans les nouvelles armées nationales, sans pour autant renier leur passé au service de la métropole, de sorte qu’ils furent vus par les gouvernements français comme d’utiles relais. Quelques-uns prirent part à des coups d’état pro-occidentaux sans être désavoués par la France, loin de là.

Et aujourd’hui cela continue ?

Les gouvernements, qui cherchent continuellement à défendre une place privilégiée pour la France en Afrique, soutiennent les régimes ouest-africains, parfois non-démocratiques, et ont favorisé leur participation dans le cadre du G5 Sahel aux côtés des troupes françaises de l’opération Barkhane.
Par ailleurs l’armée française recherche des recrues. Elle s’est tournée vers les jeunes des banlieues, dont de nombreux issus de l’émigration qui rencontrent des problèmes de racisme une fois intégrés, malgré leur loyalisme.

L’armée persiste : la mémoire du passé trouble doit nous éclairer !

Références :

  • La longue marche des tirailleurs sénégalais : de la grande guerre aux indépendances
    Pierre BOUVIER, Éditeur : BELIN (Histoire), 2018/04, 262 pages.
    Disponible au CIIP.
  • L’armée française face à la diversité : une réflexion sur la citoyenneté
    Catherine WIHTOL DE WENDEN, MIGRATIONS SOCIETE, vol. 131, n°.5, 2010, pp. 201-214
    https://www.cairn.info/revue-migrations-societe-2010-5-page-201.htm

Nos coups de cœur...

AgendaTous les événements

septembre 2018 :

août 2018 | octobre 2018