Au delà de l’extractivisme : réclamons la souveraineté du peuple, notre droit de dire NON !

Publié le :

Les Forums Sociaux Thématiques sont des rassemblements internationaux de la famille des Forums Sociaux Mondiaux. Ils réunissent de nombreuses organisations sociales de la société civile mondiale pour débattre de problèmes particuliers du point de vue altermondialiste. À Porto Alegre en 2012 par exemple, le thème était "Les crises capitalistes, justice environnementale et sociale" et les conclusions réclamaient la fin des structures internationales de pouvoir qui divisent le monde entre un centre et une périphérie. À Tokyo le premier Forum Social Thématique Antinucléaire s’est tenu au printemps 2016 où un "Appel pour un réseau mondial vers un monde sans nucléaire" a été lancé.
Le Forum Thématique réuni à Johannesburg en novembre 2018 a été consacré à l’extractivisme et à l’économie minière. Ce forum a été organisé par le réseau “People’s Dialogue”, qui réunit des mouvements de femmes rurales, de petits agriculteurs, de paysans, d’ouvriers, de féministes et d’organisations de recherche d’Afrique et d’Amérique latine.
Le CIIP a estimé que ses conclusions méritaient d’être traduites en français et mises à la disposition de nos adhérents, amis et partenaires (trad. Marc Ollivier).

Déclaration Finale

Nous, participants au Forum Social Thématique sur les mines et l’économie extractiviste, sommes rassemblés à Johannesburg en Afrique du Sud pour consolider un large mouvement de résistance, pour engager des combats communs de solidarité, pour garantir l’intégrité de la nature et assurer un monde meilleur aux générations présentes et futures.

Nous venons de communautés affectées par l’économie minière, de syndicats, d’organisations populaires, de mouvements féministes, gays et transgenres, de groupes religieux, de peuples autochtones, des travailleurs, des petits paysans, des pêcheurs, de la jeunesse, d’académies de 60 pays, y compris de 28 pays africains mais aussi des Amériques, de l’Asie, du Pacifique et de l’Europe.
Nous célébrons notre diversité, conscients de nos attentes différentes et des alternatives que nous offrons, mais comprenant que nous sommes liés ensemble par notre désir d’un futur libéré des conséquences destructives de l’extractivisme.

L’extractivisme est un modèle destructeur basé sur l’exploitation des soi-disant “ressources naturelles” et des êtres humains dont c’est l’activité essentielle.

Extractivisme
Photo Shantanu Starick pour People’s Dialogue
Source : www.peoplesdialogue.net

Réalités actuelles

Au cours des dernières décennies, nous avons assisté à l’intensification de ce modèle raciste, patriarcal et colonial, basé sur le fantasme de la possibilité d’une croissance économique infinie sur une planète finie.
Il détruit rapidement les conditions qui rendent la vie possible sur terre. Au nom du progrès et du développement, il a dévasté et dégradé. En même temps il a surexploité les travailleurs, systématiquement dépossédé les communautés, aggravé les conditions d’un réchauffement et d’une injustice climatique. Il soumet les économies locales à une logique d’accumulation de richesses en faveur des firmes multinationales – les nouveaux maîtres du monde.

Comme si la montée des forces fascistes et des anciens et nouveaux autoritarismes n’était pas assez tragique, de nouvelles vagues de violence et de répression menacent de nous submerger. Leur logique d’action est d’exploiter la crise en approfondissant leurs attaques contre la nature, et en ouvrant de nouveaux territoires à la marchandisation et à la financiarisation à venir. Les océans, les rivières, les forêts, des écosystèmes entiers sont appropriés pour être mis au service de la production du profit. Avec cette démarche de recolonisation et avec les conflits pour le contrôle des rares ressources stratégiques par la mise en compétition des pouvoirs globaux et régionaux se dresse le spectre de nouvelles guerres génocidaires qui extermineront les “exclus” et les “marginalisés”.

Paysans, petits agriculteurs, migrants, réfugiés, éleveurs, personnes déplacées, femmes des peuples indigènes et de la classe ouvrière sont esclavagisés par ce modèle de développement extractiviste patriarcal.
Ils travaillent dur pour garantir la survie de leurs familles et de leurs communautés dans des conditions de plus en plus précaires. Leurs efforts pour maintenir leur santé et leurs moyens de subsistance, leur reproduction et le rétablissement de leurs écosystèmes fragilisés sont invisibles, non reconnus ou sous évalués. Leur travail finance les profits du capital et sert les intérêts du patriarcat.

Plus encore, l’extractivisme conduit à détruire les droits des travailleurs là où ils existent. Les règlements concernant la santé et la sécurité sont systématiquement violés, les travailleurs sont précarisés et leurs salaires sont réduits. Le syndicalisme militant est attaqué et seuls les syndicats complices sont autorisés. La soi-disant quatrième révolution industrielle de haute technologie, big data et intelligence artificielle, constitue une autre forme d’extractivisme qui menace fortement toute organisation décente du travail.

Résistances

Nous, spécialement les petits agriculteurs, peuples autochtones et autres dans le monde entier, nous résistons à ces attaques systématiques sur nos territoires, qui menacent de détruire notre mode de vie par des déportations, par la déforestation, et par la destruction des ressources en eau. Les femmes jouent un rôle particulièrement important dans ces combats. Les femmes exigent d’avoir le droit de dire NON !

Cette exigence d’avoir le roit de dire NON aux activités minières dans nos territoires est en même temps un OUI très clair. OUI à d’autres stratégies alternatives pour vivre en harmonie avec le reste du monde vivant.
OUI au droit de décider comment vivre nos propres vies. OUI au constat que la nature ne peut pas être conçue comme une collection de soi-disant ressources à être exploitées pour répondre à la volonté d’obtenir le profit maximum. OUI nous préférons le travail pour notre subsistance et notre santé à la croissance économique et aux profits. OUI à la production pour satisfaire nos besoins et non le commerce. OUI à la mise en valeur de l’identité, des savoirs et de l’avenir des indigènes. OUI à un nouvel ordre économique soutenable et dédié à la justice sociale et environnementale.
Et OUI au remboursement de la dette historique, écologique et sociale aux peuples du Sud, qui a gagné une nouvelle légitimité grâce au concept de dette climatique.

Nous soutenons activement la campagne en cours qui exige “la souveraineté des peuples, le démantèlement du pouvoir des firmes multinationales et la fin de l’impunité”. Les privilèges et le pouvoir des firmes multinationales, institutionnalisés par les accords sur les investissements et le commerce, doivent être abolis.
En conséquence, les négociations en cours aux Nations Unies pour un Traité internationalement reconnu, sur les obligations des firmes multinationales en matière de droits de l’homme et de diverses lois nationales et régionales, sont particulièrement importantes et leur déroulement devrait être accéléré.

Criminalisation et militarisation de nos territoires

Les communautés qui résistent aux projets miniers sont divisées par la corruption, de fausses promesses de développement et privées de biens sociaux et de services publics pour obtenir de force leur soumission.
Les activistes de ces communautés sont de plus en plus criminalisés, menacés, précarisés, attaqués et assassinés. Lorsque cette violence financée par l’État et des multinationales s’exercent contre les femmes qui leur résistent, elle prend souvent une forme sexuelle. Même les jeunes et les fillettes en sont victimes. Les communautés qui refusent d’accepter l’ouverture de mines ou d’autre projets extractivistes et les syndicats qui résistent sont attaqués par les forces combinées de l’État et des multinationales. Généralement le territoire résistant est sérieusement menacé et finalement réduit.

Alternatives

L’urgence planétaire résultant de siècles d’extractivisme capitaliste exige une profonde transformation non seulement de notre système énergétique, mais de la façon dont nous produisons, consommons et organisons nos vies.
Une simple transition sortant de l’actuel régime basé sur les énergies carbonées et l’industrie minière n’est pas seulement nécesaire pour affronter la crise climatique mais porte le germe d’un nouvel ordre démocratique, éco-féministe et post capitaliste. C’est un mythe de dire que maîtriser le changement climatique et fermer les industries extractives accroîtraient le chômage. Au contraire, le travail et une vie décente pourraient s’épanouir en construisant les industries publiques de l’énergie renouvelable, des systèmes alimentaires agro-écologiques, en restaurant les terroirs et leurs écosystèmes ainsi que les systèmes publics de santé et de logement social, qui consolident une transition juste.

De telles transitions justes sont déjà vivantes dans les résistances des femmes pour leur mode de vie, dans celles des communautés s’opposant aux industries minières et attentives à leurs systèmes alimentaires, ainsi que dans les luttes ouvrières contre l’insécurité et contre les privatisations.
Une transition juste devrait être fondée sur une conversion industrielle où les ouvriers des industries polluantes recevraient une nouvelle formation aux travaux socialement et écologiquement nécessaires. Aux travailleurs comme à toutes personnes incapables de s’adapter à cette nouvelle vie seraient garantis un revenu et les services publics essentiels, financés en réorientant les crédits d’état pour les industries extractives, en mettant fin aux flux financiers illicites, et en taxant les firmes multinationales et les riches.

Ce qui est central dans ces combats pour des alternatives est le droit de dire NON.
Nous disons NON à ce modèle de l’extractivisme et sommes d’accord avec l’idée que toutes les réserves de charbon, de gaz et d’hydrocarbures doivent rester sous terre ; que des économies circulaires dans lesquelles minéraux et métaux sont recyclés et reviennent dans les filières productives, doivent caractériser un avenir soutenable ; que explorer les nouvelles frontières de l’extractivisme, telles que les projets miniers en eaux profondes maritimes est une fausse solution ; qu’une consommation excessive globale au nord et au sud doit être réprimée sur la base des principes de suffisance.
Le productivisme, la croissance infinie et l’accumulation pour le plaisir d’accumuler doivent être renversés. Comme on l’a dit pendant le Forum : “Nous ne vivons pas pour produire mais nous produisons pour vivre”.

La co-optation de chefs traditionnels pour faciliter la pénétration de l’extractivisme dans nos territoires détruit rapidement la légitimité de ces structures et nécessite le renouvellement d’une démocratie populaire à tous les niveaux et en particulier au niveau des communautés locales.
Les initiatives locales sont la base pour construire le contre-pouvoir nécessaire à la mise en cause du système. De ce point de vue nous sommes convaincus de la nécessité d’une expansion des “communs”. La nature, le climat, l’eau, les ressources et toutes les formes de vie, ne sont pas à vendre !
Ils sont les “communs” que nous devons protéger et partager avec tous les peuples et avec les futures générations. Le droit à l’usage des "communs" et celui de les préserver est un impératif éthique et la garantie de la paix et de la justice sociale.
Sur ce point nous suivons les aspirations d’un grand nombre de nos peuples, de nos groupes, et des communautés indigènes qui affirment les droits de la nature et comprennent que la nature n’est pas une propriété : chaque écosystème a le droit de vivre et de s’épanouir, “l’eau a le droit de couler et les oiseaux de boire et de voler”. Les rivières et la terre sont des entités porteuses de droits, et nous devons reconnaître leur caractère sacré.

Les convergences et les solidarités que nous avons forgées au sein de ce Forum Social Thématique fournissent la source de nos campagnes collectives, de nos actions de nouvelles alliances globales et associations entre les peuples qui garantiront notre avenir commun."

Forum Social Thématique de Johannesbourg (Afrique du Sud),
12-15 novembre 2018

Point de vue sur...

AgendaTous les événements