Mission d’observation en Colombie

Publié le : , par  Daniele Coll Figueras

Daniele Coll Figueras (FAL Grenoble) accompagnée de Véronique Léon (Confédération Paysanne) [1] sont parties en mission d’observation sur le suivi des accords de paix de La Havane et pour établir des contacts avec le monde syndical colombien. Danièle Coll Figueras rapporte ci-dessous les diverses rencontres avec le monde paysan dans les départements de Risaralda et du Valle del Cauca.

En Colombie, la situation actuelle à la campagne est surprenante. Les accords de Paix ont réellement apporté un souffle nouveau dans les campagnes. Il y a une effervescence paysanne : leurs droits en Colombie sont là, ils sont écrits dans les accords de Paix et en plus les droits des paysans viennent tout juste d’être reconnus et votés à l’ONU. (Pas par la France qui s’est abstenue, de même que la Colombie). Les voix paysannes s’élèvent, les organisations travaillent à la mise en place de lieux de paroles, de projets, de revendications des droits, de luttes contre la corruption, contre le silence.

Plusieurs rencontres 

  1. Rencontres avec les paysans de la Red : La finca Pura Vida, chez Alfredo et Gladys -Andalucia + avec Gustavo Finca el Porvenir - Miraflores
  2. Rencontres lors de la participation à la journée organisée par l’Université nationale de Bogota à Buga.
    Étaient invitées les organisations impliquées dans le travail sur le point 1 des accords de paix (reforme rurale intégrale) avec pour objectif de recueillir les témoignages sur les situations locales et bâtir des moyens d’avancer.
    Participation de 80 personnes dont des universitaires, des paysans représentants d’associations et de syndicats paysans, et d’ institutions.
  3. Rencontres avec des paysans du hameau "El Chocho" (Pereira) lors d’un marché organisé par les syndicats paysans ANUC (Asociacion Nacional de Usuarios Campesinos) et ASOCRI (Asociacion Campesina de Risaralda).
  4. Rencontre avec Marta, une femme immigrée en France pendant 7 ans et de retour en Colombie pour développer avec sa famille (des paysans salariés sans terre employés dans la récolte de canne à sucre) un projet paysan sur des terres qu‘elle a pu acheter en montagne.
Assemblée à l’IMCA
(Institut Supérieur Paysan)

De ces rencontres se dégage un grand besoin de prise de paroles, tant pour dire le passé que pour construire l’avenir.

Thèmes abordés

Les plans de développement.
L’information gouvernementale n’est toujours pas arrivée. Les paysan.nes ne sont pas ou mal informé.es sur le détail des accords de la Havane.
La seule chose concrète est : sur les 42 communes du département du Valle qui ont souffert de la violence seules 3 communes ont été choisies pour un plan de développement : Pradera, Florida et Tulua concernant 12 associations paysannes et 239 familles.

Un paysan ex-guérillero représentant des paysans de Pradera nous raconte comment la population a répondu avec une présence de 80% de paysans (dont les populations indigènes et afro descendants) à la première rencontre pour construire ensemble leur propre plan de développement et travailler à la mise en place d’une zone de réserve paysanne (ZRC).

La population a déjà reçu des menaces et organise sa défense civile selon les modèles ancestraux indigènes et afro descendants.

Restitution des terres
Marci Silva {JPEG}Nous avons recueilli le témoignage de Marco Silva du hameau "El Chocho". Marco est un paysan salarié qui travaille dans les grandes fermes de cultures d’oignons, de coriandre. Il n’a même pas un tout petit bout de terre pour cultiver la nourriture pour sa famille. Il est originaire de la région d’ Uraba, zone d’intense monoculture de bananes, de palmes africaines et d’élevage intensif où la population paysanne vit dans une misère déplorable sans un minuscule bout de terre. Quand il avait 10 ans, son père a dû quitter la région après avoir acheté une terre de 450 hectares au Parado Grande près de Mutata.
Il n´a jamais pu s’installer, il a été menacé et a fui avec sa famille. Marco a essayé de récupérer les terres de son père mais celui-ci n’avait aucun papier officiel, juste un bout de papier pas valable. Marco a compris que seul il ne pourrait jamais trouver justice pour ses terres et s’est syndiqué à ASOCRI et a déposé une demande à l’organisme de droit pour avoir droit à un bout de terre. Mais pas de réponse depuis plus de 20 ans - "ici la loi n’est pas pour celui qui porte un poncho" dit-il. Il rappelle combien la population locale a souffert de la violence : "J’ai été souvent menacé, ce fut un pas très dur pour renaître, sans esprit de vengeance - aujourd’hui nous ne voulons pas que cette violence revienne, nous ne pouvons pas dire celui ci a fait ça et je ne le supporte pas".

Les terres des Narcos ou "tierras de extension".
Hernando Guarumo : "Ces terres, le gouvernement les a récupérées mais au lieu de les donner aux paysans sans terre, il les donne si elles sont bonnes à des grands propriétaires pour des monocultures d´oignons et maintenant d’avocats pour l’exportation ou n’en fait rien. Alors qu ‘il y a tant de paysans qui attendent un bout de terre pour sortir de cette misère ! cela fait une peine terrible de voir comment les paysans pauvres vivent dans des maisons en carton au hameau "El Chaquiro"".

Développement des marchés paysans
La RedMac est le plus gros marché paysan agro-écologique du département. Elle prépare avec Corambiente du département de Santander, la mise en place d’un Réseau au niveau national. Maria Fernanda de la Redmac a été reçue ce mois ci par le ministère de l’agriculture avec d’autres associations agro-écologiques pour la demande de reconnaissance par l’État des systèmes participatifs de garantie comme accord de confiance entre paysans et consommateurs sans tiers.
Depuis 5 ans, dans tout le département de Risaralda, des marchés paysans se développent sous l’impulsion de paysans militants des associations et des syndicats paysans.

Formations pour une agriculture paysanne viable économiquement 
"Yotoco, cultivando sano y soberano Yotoco, (village du Caqueta) cultive sainement et souverainement.
La Finca de Pura Vida á Andalucia (Alfredo et Gladys) a reçu en une semaine plus de 80 paysans venus du Choco, de Nariño et du Caqueta. Ces paysans sont envoyés par des organismes qui apportent une aide aux projets de développement rural suite aux accords de la Havane (notamment U.E.). Ces régions ont été très affectées par le conflit et par les cultures illicites. Il a reçu aussi la semaine d’avant 3 groupes de ex-guérilleros Farc pour des formations en agroécologie.
Cette année, Alfredo, a recu plus de 1000 personnes, le double des autres années.

Restitution de la mémoire
Les femmes paysannes et en grand nombre les femmes paysannes afro descendantes ont pris en main la restitution de leur propre mémoire. La représentante de Buga la Grande rappelle que le bloc Calima (paramilitaires) a eu un terrible impact dans la violence de la zone – 248 femmes ont été assassinées. Elles sont en train de construire leur propre histoire de la violence dans plusieurs villages et petites villes du département (Roldanillo, Sevilla, Trujillo, Buga la Grande, Buga...)

Extension des monocultures et déplacement
Lors du marché de "El Chocho", les paysans nous parlent des déplacements forcés des paysans de Quinchia du département de Risaralda où les terres ont toutes été achetées par Uribe (ex-président avant Santos qui cumule 200 plaintes nationales sans suivi) pour développer la monoculture d’avocat pour l’exportation. Ces familles sont actuellement dans des baraquements dans les quartiers Villa Santana et Tokyo.
Cette nouvelle monoculture se développe dans le Quindio (Valle del Cocora) et se conjugue avec la déforestation.

La violence
Gustavo de la Redmac (Réseau de Marchés agro écologiques Paysans du Valle del Cauca [2]) nous explique que l’association AFROFRUM de la Red a dû interrompre son projet de mise en place d’un terrain communautaires géré par des femmes de la zone (autour de Miraflores montagne au-dessus de Buga) pour un projet de paniers paysans destinés aux employés de la Chambre de Commerce. Cette zone était aux mains des FARCs. Suite à leur démobilisation, les grands propriétaires sont revenus. L’un d’entre eux refuse de voir, sur ce terrain municipal, un tel projet. La Redmac avait obtenu pour ce projet une aide du département de 7 millions de pesos pour construire une serre. La serre était finie et les cultures devaient commencer. Les menaces sont arrivées et un des paysans a été tué, sa femme a échappé à la mort car les paramilitaires ne l’ont pas trouvée à la maison ce jour-là. Elle a dû partir se cacher ailleurs. La présidente de AFROFRUM, jeune femme de 24 ans trés engagée a l’association, a été aussi fortement menacée et elle a dû aussi quitter la région. Gustavo menacé lui-aussi, a été suivi plusieurs fois par une voiture de paramilitaires pour l’intimider.
Les paysannes et paysans du hameau "El Chocho" nous ont aussi beaucoup parlé des menaces qu’ils reçoivent. Hernando nous dit que les paramilitaires sont propriétaires de beaucoup d’entreprises, notamment de tous les bus de transport public de la ville de Pereira.

Solidarité
Le hameau "El Chocho" a accueilli des réfugiés vénézuéliens qui sont salariés sur les cultures d’oignons et de café. "Il n’y a pas de problème, nous les aidons".

Contact avec les organismes paysans
Par la présence de Véronique, notre objectif d’établir des contacts avec le monde syndical colombien a été largement facilité. Elle a pu en tant que paysanne et représentante d’un syndicat paysan avoir des contacts avec des représentants syndicaux.
Nous avons des contacts avec FENSUAGRO (Valle del Cauca), avec ASOCRI (Risaralda) et avec une association de femmes très engagée dans la réalisation des accords de la Havane. Il nous faut chercher un contact avec le CNA (Coordination Nationale Agraire) et avec "Les Territoires Collectifs Agro Alimentaires".

Conclusion

Les paysans, paysannes, associations, syndicats avec qui nous avons échangé ont formulé une grande nécessité d’appui à la réalisation de ces accords de la Havane. Ils souhaitent appui, information sur ce qui se passe et dénonciation des violences et menaces que subissent toujours les paysan.nes.

[1Véronique Léon est paysanne en Ardèche, membre active de la Confédération Paysanne pour le féminisme dans le monde paysan. Elle a participé aux deux premières missions d’ observation (septembre 2016 et novembre 2017) avec la Via Campesina sur le suivi du point numéro un des accords de Paix de la Havane concernant la réforme rurale intégrale. Un documentaire sur la deuxième mission est disponible : "Aqui no pasa nada" (Ici il ne se passe rien) de Yannick Chaumeil. Véronique a réussi à le proposer à des organismes paysans qui vont le visionner dans différents lieux ici en Colombie.

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