La Kanaky, à l’aube d’une année nouvelle…

Publié le : , par  Philippe Savoye

De retour dans ce "morceau de France non-décolonisée" à plus de 16 000 km de la métropole, trois mois après le référendum, la vie a repris son cours habituel. Les résultats semblent une histoire d’un autre temps, mais le référendum est présent dans toutes les têtes et résonne au futur.

Le référendum : une mobilisation… au futur proche

Chacun analyse le résultat selon ses propres filtres, mais conçoit l’avenir au regard des prochaines échéances, à commencer par les élections provinciales de mai.
Fort des sondages qui leur promettaient de 60 à 70 %, les anti-indépendantistes font grise mine. Marine Fouquet dans l’éditorial d’Actu.nc de janvier l’exprime : "L’année 2018 devait être une année charnière et décisive, comme si une nouvelle ère allait s’ouvrir après ce référendum attendu avec impatience. A certains égards finalement, l’aube de ce fameux jour d’après apparaît déjà flétrie". Les loyalistes viennent de publier "le manifeste des 41 660 exclus", afin que tout résident de l’île puisse voter lors des prochains référendums.

Banderoles à Ouvéa
"Nos 19 sont morts pour l’IKS, pour le Peuple Kanak, pas pour le Peuple Calédonien ou l’indépendance avec la France Je ne vote pas au référendum bidon L’IKS c’est la paix"
"Référendum bidon... Pour valider la mort du Peuple Kanak... Moi je ne vote pas..."
"Ne pas voter c’est rendre le référendum bidon du 4 novembre 2018 ILLEGITIME. IKS c’est la Paix".

Dans ce milieu où les médias sont inféodés aux pouvoirs locaux, seul "Le chien bleu", aux penchants satiriques, apportent un peu de grains à moudre : "S’il y eut ici ou là quelques échauffourées, les médias anti-indépendantistes (en Nouvelle-Calédonie et en métropole) semblaient presque regretter qu’il en fut ainsi : on a même l’impression que certains d’entre eux sont déçus. En venant en Calédonie, ils avaient un peu l’impression de venir en Irak". Le mensuel précise : le principal enseignement du référendum est qu’aucun camp ne pourra imposer ses idées à l’autre (sauf dans le sang)... Tout le monde l’a dit, les résultats du référendum montrent que les Kanaks ont voté en immense majorité pour le Oui. Ils ont exprimé à travers ce vote un sentiment d’injustice. C’est une sorte de vote identitaire. On ne voit pas comment cela pourrait changer… Discuter ? Discuter signifie avoir des convictions fortes. Cela signifie aussi savoir ouvrir la porte.

Au cœur des symboles… et des réalités

"Les arguments institutionnels et symboliques sont considérés comme prioritaires par les indépendantistes et ils font peur à la majorité des non-indépendantistes. Les arguments financiers et économiques sont considérés comme évidents par les non-indépendantistes et secondaires par les indépendantistes" exprime Frédéric Angleviel (historien spécialiste de la Nouvelle-Calédonie) , qui poursuit : "les Kanak portent encore en eux les vexations de la colonisation dont les ombres reposent en premier lieu dans la spoliation foncière". Comme le souligne nombre d’acteurs : comment voulez-vous que les 53 000 personnes vivant sous le seuil de pauvreté rêvent de la France, confrontées à l’une des plus fortes inégalités au monde en termes de répartition des richesses ? Une trentaine de familles a la main mise sur l’économie locale, notamment l’importation des denrées. Une rapide étude sur quelques produits de base dans trois grandes surfaces nouméennes et de la région Rhône-Alpes, fait apparaître un différentiel de prix significatif : Mr Bricolage + 34 %, Décathlon + 62 %, Carrefour + 111 %.

Symbole, parmi les symboles : le 24 septembre est le jour de la fête "nationale"… date qui correspond en 1853 à la prise de possession de l’île par le contre-amiral Febvrier-Despointes au nom de Napoléon III !

Ouvéa, terre de résistance et d’initiatives

Ouvéa, l’une des quatre îles des îles Loyauté (avec Lifou, Maré et Tiga), constitue l’aire coutumière Iaai (nom de l’île en langue locale), surnommée l’"île la plus proche du Paradis". Cette île est malheureusement bien connue par la prise d’otages 1988 et l’exécution de19 Kanaks : "La "grotte" est une plaie qui ne peut totalement se cicatriser : violences, exécution - blessés achevés -par un Etat non reconnu", comme le rappelle Jean-Baptiste de la tribu Teouta dont deux des membres de son lignage font partie des victimes.

Ouvéa : plaque sur le monument aux 19 Kanaks tués

L’île est constituée de dix chefferies et d’une grande chefferie, dont le chef traditionnel assure la cohésion sociale : "Heureusement, poursuit-il, qu’il y a une grande chefferie, car elle maintient la culture kanak, sinon elle disparaîtrait rapidement… Le premier élément est le respect des anciens, d’autrui. Un jeune de 25 ans, après une dizaine d’années passées à Nouméa ou en métropole a perdu ses repères… L’absence de développement économique pousse les jeunes à partir ; moins de la moitié des membres de la tribu vivent ici sur place. Nous sommes une tribu et non un quartier, car, au cœur se situe la dimension communautaire. En quelque sorte notre devise est "je ne serai pas moi sans toi". Il poursuit : Ici les gens vivent bien, avec peu, avec ce qu’ils ont… mais c’est sûr que les jeunes qui sont partis et ont vu d’autres modes de vie ont parfois du mal à revenir vivre comme nous bien que nous soyons libres, heureux et fiers de ce que nous faisons. J’ai trois champs où l’on fait les mêmes cultures (ignames, taros, patates douces principalement) : un pour la tribu, un pour ma femme et un pour moi. J’ai trois porcs, une chèvre, une vache, je pêche, cultive, cueille des fruits sauvages, un peu de travail pour payer l’électricité et quelques éléments du quotidien, nous sommes heureux. Car "la pauvreté ça veut dire quoi ?" exprime Betyna : ma mère vit dans une tribu, elle possède sa hutte, un petit terrain, elle se sent libre et vit bien avec très peu de choses. C’est différent quand tu habites Nouméa où tu as d’autres besoins, que tu es poussé à la consommation. Le problème se pose principalement autour de la génération 15/20 ans avec iPhone, réseaux sociaux, informatique…"
Jean-Baptiste n’a pas voté au référendum "je ne vois pas ce que cela pourrait changer car… Je ne crois pas à une véritable indépendance sans l’intervention d’un pays plus puissant ; si la France n’est plus là, ca sera la Chine comme à Vanuatu…" Mathieu, qui avec sa femme, tient une petite échoppe sur le bord de la route, quelques ananas, mangues, taros, ignames… "on vend, avant tout, pour rencontrer les gens : "la rencontre c’est le plus important, rencontrer les gens discuter avec eux". Très impliqué dans la vie locale, lui aussi s’est abstenu "en souvenir de ceux qui sont morts"… L’avenir ? "Il se joue entre la France et la Chine…".
Jean-Baptiste, avec quelques amis, a créé l’"Association pour la Sauvegarde de la Biodiversité d’Ouvéa". Dans un premier temps il s’agissait de sauvegarder une perruche endémique. Aujourd’hui, l’association intervient dans les tribus, les écoles afin de sensibiliser à la biodiversité, à l’équilibre environnemental et à l’attitude que chacun doit avoir. Il est fier de la décision prise par la population : à la différence des autres îles, Ouvéa refuse l’accostage de croisiéristes : "on veut garder notre identité, notre culture et non être dévorés par l’argent".

Nous ne sommes pas des hommes d’ailleurs, nous sommes des hommes sortis de cette terre… Le retour à la tradition est un mythe. Aucun peuple ne l’a jamais vécu. La recherche d’identité, le modèle pour moi il est devant soi, jamais en arrière.
(JM Tjibaou).

Article publié dans Inter-Peuples n°274, mars 2019

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