L’Indonésie… et ses minorités

Publié le : , par  Philippe Savoye

L’Indonésie est le 16ème pays du monde en terme de superficie et au 4ème rang quant à sa population. Bien sûr, il n’est pas envisageable d’avoir une vue complète de ce territoire morcelé, en quelques semaines. Sumatra ouest où s’est déroulé mon séjour compte pas moins de 391 îles…

18 306 !

Il s’agit concrètement du nombre d’îles qui composent le territoire indonésien, selon le recensement 2018 du gouvernement !
Depuis 2005, l’Indonésie organise régulièrement des expéditions afin de dénombrer et nommer ses milliers d’îles. En 1987, le Centre hydrographique et océanographique de la Marine nationale recensait 17 508 îles, dont 11 801 sans nom. Entre 2015 et juillet 2017, l’Indonésie a établi le nom et les coordonnées de 2 590 îles jusque-là anonymes ou non cartographiées, selon le Courrier international d’août 2017. L’objectif est la reconnaissance officielle par les Nations-Unies de l’intégralité de son territoire [1] et plus précisément par la conférence de la Normalisation des noms géographiques. Cette démarche est en cours de finalisation et le gouvernement espère pouvoir présenter l’exhaustivité des îles dûment répertoriées (coordonnées géographiques, superficie, dénomination…) lors de la prochaine conférence.

Provinces d’Indonésie
Carte des provinces indonésiennes
CC BY 3.0

Si nombre de ces îles sont d’une superficie restreinte, cinq d’entre elles en ont une supérieure à 100 000 km² :

  • Le Kalimantan (île de Bornéo), 539 460 km² pour sa partie indonésienne ; île partagée avec la Malaisie et Brunei.
  • Sumatra, 425 000 km²
  • La Papouasie occidentale (île de Nouvelle-Guinée), 421 981 km² pour sa partie indonésienne partagée avec la Papouasie Nouvelle-Guinée.
  • Sulawesi, 174 600 km²
  • Java, 126 700 km² (île la plus peuplée au monde avec 141 millions d’habitants).

Si l’Indonésie développe une identité commune la configuration géographique du pays induit le plus souvent une double appartenance : les gens se considèrent Indonésiens, autant qu’ils se sentent Javanais par exemple. Le morcellement en une multitude d’îles rend la cohésion intégrale plus délicate. Chacune a son histoire, ses réalités, ses coutumes, ses données propres. Sous certains aspects l’État est comme une fédération d’entités, de particularités, unies par une administration commune, une politique (mais avec de puissants pouvoirs locaux), une religion majoritaire (avec des minorités plus ou moins présentes, un islam plus ouvert ou radical), une langue (mais au quotidien les langues vernaculaires sont le plus couramment parlées).

Un pays très majoritairement musulman

La constitution indonésienne repose sur cinq préceptes (le Pancasila) énoncés par le Président Sukarno en 1945 :

  • La croyance en un Dieu unique,
  • une humanité juste et civilisée,
  • l’unité du pays,
  • une démocratie guidée par la sagesse à travers la délibération et la représentation,
  • la justice sociale pour tout le peuple indonésien.

La population de l’Indonésie chiffrée à 262 millions (2018) en fait le quatrième pays le plus peuplé du monde (après la Chine, l’Inde et les États-Unis). Lors du recensement de 2010, sur la base d’une auto-déclaration, on recensait plus de 1 100 groupes ethniques et 742 langues sont officiellement répertoriées. Si l’indonésien est enseigné dans les écoles et parlé par presque tous les Indonésien·nes, les langues vernaculaires sont parlées le plus souvent au niveau local, surtout en milieu rural.

L’Indonésie abrite 12,7 % des musulmans du monde [2] ; au sein de la population on recense 87 % de musulmans, 10 % de chrétiens. Cependant, à la différence du Pakistan, il n’est pas un pays constitutionnellement islamiste. La liberté de religion est énoncée dans la constitution. Le gouvernement reconnaît officiellement six religions : l’islam, le catholicisme, le protestantisme, le bouddhisme, le confucianisme et l’hindouisme. La religion est indiquée sur la carte d’identité [3]. Les jours fériés correspondent aux fêtes des six religions (Ce qui donnent 16 jours fériés - 21 pour les fonctionnaires… afin d’encourager le tourisme). La date de la rentrée scolaire change tous les ans car les grandes vacances se prennent à la fin du ramadan). A l’école les enfants suivent un enseignement religieux en fonction de leur croyance. Le syncrétisme se pratique. Le pays reçoit des soutiens financiers conséquents de l’Arabie saoudite et du Qatar notamment. En "contrepartie" le pays envoie les imams se former dans ces pays, des mosquées sont construites. Dans cet univers religieux très bienveillant, la montée d’un islam radical et de l’intolérance sont grandissants et inquiètent. Les élections présidentielles reflètent cette tendance forte.

Élections présidentielles

Le 17 avril se sont tenues les élections présidentielles, législatives et locales. Si la majorité est fixée à 21 ans, les jeunes votent dès 18 ans.
Affiche présidentielle à Padang {JPEG}Le président sortant Joko Widodo, adepte d’un islam "ouvert et tolérant", se représente avec comme vice-président le président du conseil des oulémas (Ma’ruf Amin), très conservateur et hostile à certaines minorités (à commencer par les homosexuels) et comme directeur de campagne un milliardaire, propriétaire du club de football de l’Inter de Milan.
Son seul opposant (un accord est intervenu précédemment au sein des oppositions) est le candidat battu il y a cinq ans, l’ancien général Prabowo Subianto, aux agissements controversés sous la dictature Suharto (il a reconnu sa responsabilité dans l’enlèvement de milliers de militants pour la démocratie, sans être jamais traduit en justice).
Les dernières estimations annoncent la réélection de Joko Widodo avec 55 % des voix.

Les thèmes centraux ont porté sur : l’économie, les inégalités, les questions liées à l’identité nationale et surtout sur la montée de l’intolérance.
Affiches pour les législatives à Padang {JPEG}
Quel que soit le lieu (bien sûr dans les villes ou le long des routes, mais également dans les villages ou le long des rivières) les affiches des candidats aux législatives (et peu pour les présidentielles) sont placardées par milliers, en grand format. Les femmes en représentent 30 %.

Immersion chez les Minangkabau [4]

Ce séjour m’amenait à être accueilli au sein de deux minorités ethniques : les Minangkabau et les Mentawaï. L’attitude des femmes en ville est le premier élément qui m’a frappé lors de mon arrivée à Padang, à mille lieux de ce que j’ai observé au Pakistan : visage dégagé (elles portent majoritairement un foulard ou le hijab), elles sont avenantes, sourient, cherchent le contact.

Sumatra est une terre de paradoxe. A sa pointe nord se situe la province d’Aceh, terre séparatiste il y a quelques décennies, qui a obtenu un statut d’autonomie spéciale de la part du gouvernement. Bastion de l’orthodoxie musulmane, la province a décidé d’appliquer partiellement la charia qui s’impose à tous les acehnais quelle que soit leur religion : le ramadan est imposé à tous même aux non-musulmans, interdiction de l’homosexualité, les jeux d’argent sont proscrits, peine capitale en cas d’adultère, châtiments corporels rendus en public, tribunaux religieux, etc.

Les Minangkabau constituent une minorité ethnique d’environ 6,5 millions de membres dans l’île de Sumatra (et moins d’un million en Malaisie). Avant l’implantation de l’islam à Sumatra, à partir du XIIIe siècle, ils pratiquaient une forme d’animisme codifiée ("adat") à la tradition matrilinéaire. Devenus musulmans, ils ont concilié ces règles et l’islam. Ils ont leur propre langue, ont une architecture où le profil des toitures représente la courbe ascendante des cornes de buffles, leur religion traditionnelle a été remplacée par le sunnisme… mais ont conservé leur droit coutumier : il s’agit du plus grand groupe matrilinéaire au monde. C’est ainsi que les biens d’une famille minangkabau, notamment les maisons, les terres et les rizières, se transmettent de mère en fille (et si le couple n’a pas de fille, elles sont attribuées, non pas aux fils, mais aux nièces ; si l’homme achète un terrain il sera légué de la même manière à sa mort). Lors du mariage (les frais sont intégralement supportés par la famille de la femme), l’homme s’installe dans la maison de sa belle-famille. En cas de divorce, la femme garde les enfants. Le matriarcat ne signifie pas une absence de pouvoirs des hommes. De tout temps, l’oncle maternel, ("mamak"), eut la responsabilité éducative de ses neveux et nièces, du côté de ses sœurs.

Village d’Harau
Une maison traditionnelle à Harau {JPEG}Le village Harau, où je suis hébergé, compte environ 800 habitants (en cette période, inondée d’affiches électorales), dirigé par un chef de village élu pour quatre ans "mais ça pourrait être une femme" (Wan). L’électricité est arrivée en 2013. Les maisons traditionnelles ont quasiment disparu du village : moins d’une demi-douzaine, souvent dans un état de délabrement avancé. Par contre les édifices publics conservent cette architecture. Les rizières couvrent la majorité des surfaces agricoles.

Dans la maison de Maglis (76 ans), vivent outre son mari Atuksur (87 ans), plusieurs de leurs filles (les maris sont absents), petites-filles et trois arrière petits-enfants. La famille possède oies, canards, poules, un buffle pour les travaux des champs. Elle élève des poissons dans des bassins attenants aux rizières, pêche des anguilles, huîtres et coquillages dans celles-ci. En plus des rizières, le maraîchage couvre l’essentiel de l’alimentation familiale : haricots, piments, choux chinois, tomates, aubergines, bananes, fruits de la passion, corossols, pandanus, ananas…Sans oublier le durian leur fruit préféré (mais au goût inavouable pour nous occidentaux).

"L’école nature de la vallée d’Harau"
Des actions sont portées par la population, l’Etat étant parfois éloigné des réalités du terrain. Ainsi cette école a été conçue par Wan, l’un des fils de la famille, accompagné par des étudiants de l’université de Salam Harley, afin de sensibiliser les enfants à l’importance de préserver leur environnement de qualité. Sa devise est inscrite au-dessus de l’entrée : Bukuadalahjendelapunia "les livres sont des fenêtres".
Il accueille des enfants dès cinq ans et d’âge primaire, les samedis et dimanches. Les activités varient en fonction des compétences dont il dispose sur le moment (notamment en fonction des étudiants présents) : respect de la biodiversité, musique traditionnelle, cours d’anglais, techniques de plantation, etc.

L’association Rimba
Dans le secteur des villages de Sungai Pisang et de Sungai Pinang sur l’océan Indien à une demi-heure en bateau de Bungus, une autre initiative. Réno et Nadège créent en 2012 l’association Rimba (signifiant "Jungle" en Minangkabau), qui a pour vocation de "protéger les espèces sauvages et leur habitat tout en apportant son soutien aux populations locales… La protection de l’environnement ne peut se faire qu’avec l’appui et la participation des populations locales, et inversement, aider les populations locales c’est aussi contribuer à la protection de leurs ressources naturelles. Notre association travaille également sur la création d’un inventaire de la faune sauvage présente dans la réserve naturelle forestière et dans la baie de Muaro Duo". Ses actions s’inscrivent dans un projet global pour la préservation des écosystèmes forestiers et marins combinant la protection de l’environnement et l’aide au développement des communautés locales. Elles sont multiples :

  • la valorisation de l’artisanat local (à partir de matières naturelles des forêts environnantes, telles que le rotin, le bambou, le ruyung ou encore la coco).
  • Le soutien à la scolarisation des enfants (avec notamment la création d’une "bibliothèque verte" enrichie en livres conçus pour l’éducation et la sensibilisation des enfants sur les problèmes environnementaux (pollution de l’air et de l’eau, déforestation, surpêche, braconnage…).
  • Un éco-lodge : hébergement écologique qui propose une immersion dans la forêt tropicale afin de faire découvrir dans la jungle et sur les îles environnantes, la flore et la faune sauvage de la région de Sumatra Ouest, tout en les sensibilisant aux problèmes environnementaux locaux.
  • Un centre de réhabilitation de la faune sauvage (des tigres demeurent présents dans les forêts).
  • La protection de la forêt tropicale par la création d’aires naturelles en lien avec le ministère des forêts.
  • La création de réserves naturelles marines (et notamment de la baie de Muaro Duo) en partenariat avec le Ministère de la Pêche et de la Mer.

Valorisation des plastiques
Parmi l’ensemble des actions, l’une d’entre elles me semble exemplaire… et à essaimer aux quatre coins de la planète.
Les déchets ne font pas l’objet d’un ramassage organisé et, bien sûr, pas de traitement. Les déchets non recyclables – en majorité du plastique – sont soit incinérés par les villageois, soit abandonnés sur les plages ou au bord des cours d’eau en attendant que les pluies et la marée haute viennent "nettoyer", soit entreposés à ciel ouvert ou encore enfouis à proximité ou au sein même des communes.

A l’initiative des responsables de Rimba et en lien avec l’association indonésienne GetPlastic une action, particulièrement innovante se met en place actuellement et débutera concrètement en juillet : la transformation du plastique en carburant !
Il s’agit de machines qui utilisent le principe de la pyrolyse. Le plastique est transformé en gaz qui est ensuite refroidi et liquéfié en carburant. Elle fonctionnera en circuit fermé grâce à l’essence produite. 2L de carburant permettront d’en produire 10. A l’avenir, une option avec panneaux solaires, actuellement à l’étude, sera rajoutée afin de réduire la consommation de carburant. La machine de grande capacité sera installée dans le village de Sungai Pisang et la machine portable, permettra de faire des démonstrations lors des réunions de sensibilisation des villageois et sera itinérante dans les différents lieux du territoire. L’association achètera le kilo de plastique sec et propre à 2000 roupies (0,12 €) ; un kilo de plastique produira 1 litre de carburant se décomposant en : 70 % de gasoil, 20 % d’essence et 10 % de pétrole. Une personne sera chargée de la récupération et de la vente du carburant "une mini station service". L’information sera faite aux habitants de récupérer tout ce qu’ils trouvent (nettoyage des villages) et leur permettra ainsi de gagner un peu d’argent… "Mais dans la sensibilisation, il y a aussi l’idée d’amener les gens à se passer du plastique" (Nadège).
Un suivi quantitatif et qualitatif sur une année sera mis en place par Rimba et GetPlastic et dix familles sont volontaires pour "tester" leur démarche (nombre de kilos récupérés, où, comment, changement de comportement…).

Une culture en évolution
La société Minangkabau évolue rapidement tout en conservant son fondement matrilinéaire. Hier la femme vivait le quotidien seule avec ses enfants. L’homme résidait en ville et ne rentrait le plus souvent qu’une fois l’an, à la fin du Ramadan. Il donnait de l’argent à sa femme pour les dépenses. Il restait un mois "chez" sa femme avant de repartir. La femme assurait l’intégralité du quotidien. L’oncle maternel ayant un rôle essentiel dans l’éducation des enfants. Le jeune à partir de 18 ans devait quitter la maison.
Aujourd’hui, dans la majorité des familles le couple vit ensemble et l’homme a une place analogue à celle de sa femme au sein de la famille, de l’éducation des enfants, même si les successions se font bien toujours de mère en filles. Par contre les parcelles sont individualisées appartenant à la femme ou à l’homme. Nous avons donc maintenant une vie familiale "classique". Comme pour tout groupe social, la télévision (présente depuis l’arrivée de l’électricité), le téléphone portable, les jeunes qui étudient en ville les rendent "perméables" à d’autres cultures, à d’autres formes de consommation, de vie. De nos jours, lorsque les hommes ne vivent pas en permanence avec leur femme, les rapports sont plus fréquents car ils ne résident pas très loin (avant ils partaient pour Jakarta ou ailleurs). Leur nombre relativement conséquents, les postes souvent important qu’ils occupent dans des grandes villes d’Indonésie et de Malaisie, leur permet de conserver la base de leur culture durablement.

La dimension matriarcale ne donne pas davantage de pouvoirs aux femmes dans l’espace public.
Plusieurs fois posée, la question "comment s’articule matriarcat et islam ?" semble totalement incongrue à mes interlocuteurs : "Les Minangkabau sont présents depuis des siècles, ils ont maintenu leurs pratiques ancestrales. Un point c’est tout".
L’islam s’est intégré aux pratiques existantes qui n’ont jamais été remises en question. Aujourd’hui, la "tradition Minangkabau" demeure mais sa pratique quotidienne évolue. Par contre en termes de "religion", l’islam traditionnel s’impose et les pratiques avec la région d’Aceh représentent "un grand écart". Combien de temps cette double pratique pourra-t-elle se maintenir ?

[1En 2002, la Cour internationale de Justice de La Haye attribue les îles de Ligitan et Sipadan dans la mer des Célèbes à la Malaisie, reconnues jusque par l’Indonésie, mais non répertoriées.

[2Suivi du Pakistan (11 %), de l’Inde (10,9 %).

[3Officiellement cette obligation fut abrogée en mai 2017, mais elle se perpétue.

[4Le nom “Minangkabau” est né d’une légende locale : “minang” signifie “victorieux” et “kabau” ”buffle”.

Voyager autrement

AgendaTous les événements