Carola Rackete : "Je me suis sentie livrée à moi-même"

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Dans la nuit du 28 au 29 juin, après avoir tenté en vain d’accoster dans plusieurs autres pays européens dont la France (à Marseille), le navire Sea-Watch a accosté de force à Lampedusa avec 40 migrants à son bord, bravant l’interdiction du ministre de l’Intérieur italien Matteo Salvini. Arrêtée après avoir accostée à Lampedusa, sa capitaine Carola Rackete a finalement été libérée le 2 juillet, la justice italienne invalidant son arrestation. Elle est cependant toujours visée par deux enquêtes, pour "résistance à un officier" et pour "aide à l’immigration clandestine"[Son audience, prévue à l’origine mardi 9 juillet devant le tribunal d’Agrigente en Sicile, a été reportée au 18 juillet en raison d’une grève des avocats pénalistes italiens pour protester contre la politique carcérale du gouvernement populiste au pouvoir.].

Nous publions ci-dessous avec leur aimable autorisation, l’entretien avec Carola Rackete réalisé par Der Spiegel et diffusé par Médiapart le 7 juillet [1].

"Si les poursuites contre moi sont abandonnées, je reprendrai la mer".

La capitaine du Sea-Watch 3 est devenue l’emblème de l’Europe humaniste et citoyenne qui agit, quand ses dirigeants s’enferrent dans des négociations technocratiques ayant pour rare dénominateur commun la volonté de fermer les frontières du continent européen.

"Sur la scène nationale et internationale, personne ne voulait vraiment nous aider (…) Ces êtres humains, personne n’en veut".

Entretien

Der Spiegel n°28, 6 juillet 2019
Couverture : "Captain Europe"

Der Spiegel (traduction Mathieu Magnaudeix). Pour beaucoup, vous êtes devenue une héroïne qui a beaucoup risqué afin de sauver des vies. Pour d’autres, vous êtes une figure honnie…
Carola Rackete. J’ai été surprise de voir comment tout cela est devenu personnel. Il ne devrait s’agir que des faits eux-mêmes, l’échec de l’Union européenne à se répartir les personnes secourues, à exercer ensemble cette responsabilité. C’est de cela qu’on devrait parler, pas d’individus comme moi apparus par hasard. Je n’ai pas souhaité cette situation. J’ai remplacé un collègue, c’est lui qui était prévu au planning.

Comment avez-vous vécu les dernières semaines ?
Ce fut difficile. Nous avons passé presque dix-sept jours à bord avec les réfugiés. Après notre arrivée dans les eaux internationales italiennes au large de Lampedusa, alors que nous savions que nous n’avions pas le droit d’entrer, dix cas médicaux particulièrement urgents ont été évacués. D’autres évacuations ont suivi, même si nous avions des doutes médicaux, car notre station médicale n’est équipée que pour les cas d’urgence.

Vous avez ensuite croisé pendant des jours devant Lampedusa...
Nous avons réfléchi à ce que nous pouvions faire. Nous avons d’abord interjeté appel contre l’interdiction d’accoster de l’Italie, appel immédiatement refusé. Nous avons ensuite fait une tentative auprès de la Cour européenne des droits de l’Homme. Trente-quatre des personnes secourues à bord et moi, la capitaine, avons déposé une plainte, mais cela a demandé beaucoup de temps.

Quelle était la situation sur le Sea-Watch 3 ?
Chaque jour, la situation médicale et l’hygiène empiraient. Puis nous avons reçu la décision judiciaire de refus. Tout nous est apparu sans issue.

Avez-vous eu des contacts directs avec les garde-côtes italiens ?
Un jour, une évacuation médicale a été nécessaire, car un de nos passagers était malade et devait immédiatement être débarqué. Nous avons appelé les sauveteurs en mer, les Italiens sont arrivés en moins de deux heures et ont porté assistance, alors que nous étions hors des eaux italiennes. C’est allé vite. Mais ce fut une exception.

Pourquoi ?
Nous envoyions chaque jour des rapports médicaux, au centre de coordination des secours à Rome, à l’État pavillon [les Pays-Bas – ndlr], au port de Lampedusa. Mais nous ne trouvions pas d’écoute, personne ne répondait. La plupart du temps, Rome nous répondait : "Nous avons transmis vos rapports au ministère de l’intérieur italien". Ce fut tout. Nos médecins n’ont plus rien compris. Même politiquement, rien n’a été fait. Le Sea Watch 3 a envoyé des demandes à Malte, à la France, il y avait constamment des requêtes auprès du ministère allemand des affaires étrangères, du ministère de l’intérieur.

Et pas de réactions ?
On nous disait : "On s’en occupe". Mais en réalité, aucune solution ne s’est dessinée, rien de concret.

Cela vous a-t-il surprise ?
Je savais que ce serait difficile. Le problème de la répartition reste non résolu depuis des lustres. Depuis à peu près un an, la situation est similaire pour tous les bateaux de secours, pensez au cas du Lifeline à Malte, ou à l’Aquarius. À chaque fois, c’est la même question : qui prend ces gens maintenant ? Sur chaque bateau, on ne parle que de ça.

Vous le saviez au début de votre mission.
Nous continuons parce que c’est nécessaire. Mais naturellement, nous avons lancé les opérations du Sea-Watch en sachant que personne ne voulait prendre ces réfugiés. Pas même la Tunisie, que les pays européens voient comme une alternative sûre. Tandis que nous étions en mer, le cargo Mare Dive a attendu quinze jours au large des côtes tunisiennes avec soixante-quinze réfugiés à son bord. Mais les Tunisiens n’ont aucune envie de devenir le prochain port de délestage. Ces êtres humains, personne n’en veut.

À quoi ressemblait la vie à bord ?
Les réfugiés sont presque en prison. Il y a peu de place, pas de sphère privée. La plupart des gens dorment sur le pont arrière sur une tente posée sur le sol, chacun a une couverture en laine. Il y a trois cabines mobiles de w.c.. Il n’y a pas assez d’eau pour se doucher tous les jours. Auparavant, c’est l’organisation Mé­de­cins sans fron­tiè­res qui opérait ces bateaux. À l’époque, les gens passaient au plus trois jours à bord. Ces bateaux ne sont pas conçus pour davantage.

Quelle est l’atmosphère dans le bateau ?
Nous ne pouvions pas leur promettre l’impossible. Personne ne voulait les prendre. Cette situation sans espoir se mélange souvent avec des troubles post-traumatiques. Beaucoup d’entre eux ont vécu des atteintes aux droits humains, ils ont été torturés, vendus, ont travaillé dans des conditions assimilables à de l’esclavage, ou été victimes de violences sexuelles. Nous voulions leur transmettre de la confiance, mais plus cela durait, plus nous perdions la leur.

Vous avez également justifié votre accostage à Lampedusa en expliquant que certains à bord auraient pu attenter à leur vie.
Certains avaient parlé à notre équipe médicale de leurs précédentes tentatives de suicide et nous avaient demandé de prendre soin d’eux, car ils allaient mal. Cela concernait trois personnes au premier chef.

Que vous êtes-vous dit ?
Au début de la mission, dans l’équipe, nous avions discuté et fixé des lignes rouges, à partir desquelles nous aurions l’obligation d’entrer dans un port sûr. Lorsque ces lignes ont été franchies, nous sommes entrés dans le port.

Quelles étaient ces lignes rouges ?
De nombreux passagers auraient dû être pris en charge par des spécialistes. Nous avions un soupçon de tuberculose. Nous ne pouvions ni faire de tests à bord ni prendre cela en charge. Les autres, nous ne pouvions les traiter qu’avec des antidouleurs, sans pouvoir établir de diagnostic. Presque tous avaient besoin d’un suivi psychologique, mais nous n’avions pas de psychologues avec nous. Lorsque vous maintenez des gens pendant deux semaines dans de telles conditions, c’est très explosif.

Que vous ont dit les autorités italiennes ?
La police douanière et financière italienne était déjà venue à bord pour contrôler nos papiers. Ils m’avaient dit : "Capitaine, ne vous énervez pas comme ça, une solution arrive, attendez encore". J’avais dit : "OK, nous attendons". Les parlementaires italiens qui avaient été sur le Sea-Watch nous avaient eux aussi donné de l’espoir, il était question de pourparlers entre la France, l’Allemagne et le Portugal. Salvini disait qu’il autoriserait notre accostage quand des États seraient prêts à prendre les gens.

Que s’est-il passé dans les dernières heures avant l’arrivée à Lampedusa ?
La veille au soir, nous avons eu une deuxième évacuation médicale. Un passager devait se rendre en urgence à l’hôpital, il avait de fortes douleurs, sans doute des calculs rénaux. À partir de là, la situation n’était plus tenable. Le sentiment parmi les passagers était : "Faut-il qu’on soit tous malades ou qu’on se jette tous à l’eau pour que quelque chose se passe ?" Par ailleurs, l’équipage lui-même était tout près de ne plus en pouvoir. Chaque jour devenait plus fatigant. À la fin, nous étions totalement désespérés.

Et pendant ce temps-là, les gouvernements européens discutaient de qui prend qui, et quand.
C’est ce que les parlementaires nous ont dit : la solution est en vue, elle sera là dans les prochaines heures. Je ne voulais pas entrer dans le port. Je ne voulais pas enfreindre la loi. Nous avons accru les gardes sur le bateau pour que personne ne se fasse du mal. Ça, c’était jeudi soir. Le vendredi, je me suis levée à six heures et j’ai demandé aux députés : "Elle est où, votre solution ?" Naturellement, il n’y en avait pas. À ce moment-là, je ne sais plus comment continuer. Ça n’allait plus. Je ne pouvais plus garantir la sécurité à bord.

Puis ?
Vendredi après-midi, les douaniers italiens sont revenus à bord est m’ont rendu les papiers. Ils m’ont dit qu’une enquête serait ouverte contre moi pour entrée interdite dans les eaux territoriales et complicité d’entrée illégale sur le territoire. Ils ont pris le cahier de bord du bateau et voulaient repartir. Je leur ai demandé ce qu’ils comptaient faire des quarante personnes à bord, s’ils allaient les prendre. Ils ont répondu par la négative, ils n’en savaient rien. À Berlin, on me dit peu après que Salvini bloquait encore une solution. Je ne voulais pas prendre la responsabilité d’une nuit supplémentaire avec les réfugiés. Alors j’ai décidé d’y aller.

Et lorsque vous êtes entrée dans le port...
Avec leur lumière bleue, les douaniers italiens se sont placés sur la route. Nous sommes entrés vraiment lentement, nous avons arrêté le bateau et l’avons tourné pour accoster à l’arrière. À ce moment-là, j’ai vu le bateau des douaniers italiens placé au milieu du pont pour empêcher notre accostage. Nous avons heurté leur bateau, mais c’était un accident, et pas une attaque contre un navire de guerre, comme certains me l’ont reproché.

Comptiez-vous être arrêtée ?
Je craignais quelque chose comme cela.

Que s’est-il passé après ?
Les fonctionnaires étaient aimables. Après huit heures à la douane italienne, on m’a amenée au camp de réfugiés au milieu de l’île. C’est là-bas qu’est situé le seul poste de police équipé pour les mesures anthropométriques. Là-bas, les personnes que nous avions secourues étaient sur le sol et ont commencé à applaudir lorsqu’ils m’ont vue. Les policiers ont pris mes empreintes digitales. J’ai été placée en résidence surveillée. Et lundi, on m’a amenée en bateau vers la Sicile pour une audition.

Qu’avez-vous dit à la juge de la détention ?
Je lui ai exposé mes raisons et j’ai décrit la collision avec le bateau italien telle que je l’avais vécue. Ensuite, on m’a placée dans une autre résidence surveillée.

Saisissez-vous alors déjà l’effervescence autour de votre personne, l’adoration digne d’une héroïne, mais aussi la haine que vous avez suscitée ?
À peine, puisque j’étais en résidence surveillée. Mais j’étais contente de ne pas avoir à me préoccuper de ce que l’on disait. Dans mon deuxième lieu de détention, la télévision était allumée, il y avait les images, mais je ne voulais pas regarder.

Que vous inspire ce rôle d’héroïne ? Après Greta Thunberg, la jeune activiste du climat, vous êtes désormais la combattante pour les migrants.
Je ne réalise pas encore tout à fait. Par ailleurs, je suis plutôt quelqu’un qui agit au lieu de parler. Et je trouve que cette action en soi est suffisamment explicite.

Mardi soir, une juge a décidé de vous libérer.
De façon surprenante, elle a suivi notre argumentation sur presque tous les points. Elle a aussi écrit que nous ne sommes pas entrés dans les eaux territoriales de façon illégale : nous ne sommes pas des passeurs, cette interdiction ne vaut que pour les passeurs.

Que va-t-il se passer maintenant ?
Mardi, il y a une seconde audition, cette fois pour complicité d’entrée illégale, et l’entrée dans les eaux territoriales. Dans d’autres cas, pour autant que je sache, ces motifs ont été abandonnés. Mais cela peut durer des mois.

Est-ce que cela vous plaît d’être vue comme l’adversaire de Salvini ?
Je ne cautionne pas sa façon de parler. Je sais comment l’Italie a voté lors des élections européennes, beaucoup d’Italiens soutiennent sa politique. Mais en Italie aussi, il y a beaucoup de mouvements de solidarité. Le pays est divisé.

Que lui diriez-vous si vous étiez en face de lui ?
Ce n’est pas quelqu’un que je souhaite rencontrer. Sa politique est à l’encontre des droits humains. Sa façon de s’exprimer est irrespectueuse, inadaptée pour un politicien de premier plan.

Comment expliquez-vous que Salvini vous ait justement placée dans son viseur ?
De nos jours, tous les capitaines des bateaux de secours savent qu’il y a une criminalisation de leurs activités. Ce qui est inhabituel, c’est à quel point ce cas est devenu extrême. Il y a eu un enchaînement remarquable de circonstances : alors que nous avions encore les réfugiés à bord, Salvini a fait passer un décret qui interdit aux organisations humanitaires l’entrée dans les ports italiens. Il a été passé en urgence. Nous avons porté assistance en mer un mercredi, le vendredi le décret était au Parlement à Rome, publié en ligne peu après. Derrière une telle rapidité, il y avait une très grande pression politique.

L’Allemagne, votre pays, vous a-t-elle assez soutenue ?
Je me suis sentie livrée à moi-même. Bien sûr, il y a ceux qui ont aidé, par exemple ces villes qui voulaient accueillir nos réfugiés. Mais cela a échoué au niveau du ministre allemand de l’intérieur Horst Seehofer, qui n’avait aucune envie d’accepter les offres de ces municipalités. Mon impression, c’est que sur la scène nationale et internationale, personne ne voulait vraiment nous aider. Alors que nous avions quarante personnes secourues à bord de notre bateau, ils se sont refilé la patate chaude.

Que faut-il faire politiquement pour améliorer la situation ?
Nous avons besoin d’une solution pour accueillir en Europe les gens qui fuient chez nous. Et pour les répartir de façon solidaire. Le règlement de Dublin, qui laisse cette responsabilité aux États disposant de frontières extérieures, n’est pas juste.

Et en attendant ?
Je suis curieuse de savoir ce qui va se passer avec d’autres bateaux actuellement en mer qui ne manqueront pas de recueillir des réfugiés, comme l’Open Arms, actuellement à proximité des côtes nord-africaines.

Que va-t-il se passer maintenant pour votre bateau, le Sea-Watch 3 ?
A priori, notre bateau va nous être prochainement rendu. Il est actuellement retenu pour examen des preuves. Ensuite, il fera l’objet de travaux techniques. Et puis nous repartirons. Ce sera simplement plus difficile de trouver un capitaine qui acceptera de prendre le risque.

Le referez-vous ?
Pour l’instant, les avocats me le déconseillent. Mais si les poursuites contre moi sont abandonnées, je reprendrai la mer.

Point de vue sur...

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