Madagascar : une avancée à reculons

Publié le : , par  Philippe Savoye

"Dans un contexte de pauvreté généralisée, l’accès à la nourriture, à l’eau, aux soins de santé et à l’éducation était restreint. Les conditions carcérales demeuraient difficiles et il était toujours fait un usage excessif de la détention provisoire. Cette année encore, le système judiciaire a été utilisé pour harceler et intimider des défenseurs des droits humains et des journalistes, en particulier ceux qui travaillaient sur des questions liées à l’environnement ou à la corruption, ainsi que pour limiter leur liberté d’expression." (Amnesty international – rapport 2017/18)

Une première depuis 30 ans, le pape François s’est rendu à Madagascar en septembre dernier. Il s’est adossé au “fihavanana”, inscrit dans la Constitution, "qui évoque l’esprit de partage, d’entraide et de solidarité. Cela comprend également l’importance des liens familiaux, de l’amitié, et de la bienveillance entre les hommes et envers la nature". A partir de ce socle, il a interpellé la classe politique : "favoriser les conditions d’un développement digne et juste, impliquant tous les acteurs de la société civile… Lutter avec force et détermination contre toutes les formes endémiques de corruption et de spéculation qui augmentent la disparité sociale, et à affronter les situations de grande précarité et d’exclusion qui produisent toujours des conditions de pauvreté inhumaine". Et en conclusion, il a plaidé pour "l’intégration d’une justice sociale qui accorde le droit à la destination commune des biens de la terre » à toutes les générations".

Mes séjours malgaches se succèdent régulièrement en vue d’accompagner des structures de divers secteurs d’activité (commerce équitable, éducation, tourisme solidaire, etc.) qui agissent avec foi pour concrétiser leurs projets et apporter des perspectives d’avenir… Cependant, mes constats témoignent d’un pays en "stagnation" au quotidien bien sombre pour la très grande majorité de la population où le quotidien se pose fréquemment en terme de survie… Pour "objectiver" quel que peu mes analyses, cet article s’appuie principalement sur des documents publiés dans le pays, par des organismes de la société civile et dans les médias.

2018/2019 Années électorales : années du renouveau ?

Fin 2018 eut lieu l’élection présidentielle suivie, en mai, des élections législatives : scrutins sans anicroches majeures et dont les résultats sont reconnus par tous. Ils sont sans équivoques. Andry Rajoelina est élu président au second tour avec 55,6 % des voix, contre 44,4 % à Marc Ravalomanana (ancien président renversé en 2009 par... Rajoelina). Les élections législatives donnent au président une forte majorité avec 84 sièges sur 151... avec seulement 34,66 % des bulletins exprimés. La démocratie est-elle bien portante ? A la vue de ces éléments, on pourrait l’espérer, mais il s’agit d’une vue en trompe l’œil.

Au premier tour, le président sortant, Héry Rajaonarimampianina, recueille moins de 9 % des suffrages, fortement fragilisé par un contexte où "la République des juges" a pris une place centrale : "La Haute Cour Constitutionnelle, dont la mission est de vérifier la constitutionnalité des lois, s’érige en instance législatrice et modifie certains articles de sa propre autorité. Exemple (n°18-HCC/D3 du 25 mai 2018) : elle oblige le Président de la République à limoger le 1er ministre et à nommer un 1er ministre de consensus chargé de formé un gouvernement de consensus. Chargé d’organiser une élection présidentielle anticipée, ce gouvernement devra rester en place jusqu’à l’investiture du nouveau Président de la République". (SeFaFi [1]). Le syndicat des magistrats s’insurge contre cet état de fait...

Heureuse nouvelle, le Parlement adopte une réforme électorale : "la principale avancée démocratique de la loi de réforme électorale porte sur le financement de la campagne électorale et sa transparence… Mais le 43ème des 45 articles précise : "sur une période de trois ans qui court à compter de la promulgation de la présente Loi organique, les dispositions des sections 2 et 3 du chapitre II du titre II ne s’appliquent pas aux élections des membres de l’Assemblée Nationale et du Sénat, ni aux élections territoriales." Ainsi la seule véritable avancée démocratique dont tout le monde se félicite, est mise au rencard pour trois ans. Le temps pour les prochains députés, sénateurs, maires, etc. de se faire élire en toute sérénité, sans aucune obligation financière. Ils n’auront pas à tenir de comptes de campagne, ni à respecter les dispositions relatives à ce financement… Pousser le cynisme à cette extrémité révèle la vraie nature de nos dirigeants" précise le SeFafi qui, en outre dans un dossier intitulé "On prend les mêmes et on recommence ?" apporte des éléments de compréhensions. "Avec une débauche inédite de moyens financiers les principaux candidats à l’élection présidentielle ont eu recours aux procédés les plus performants pour influencer les électeurs... Malgré les appels de la société civile de dévoiler l’origine de ces fonds faramineux, seuls quelques candidats mineurs ont joué le jeu de la transparence. Or d’aucuns soupçonnent que ces fonds proviennent en majorité du détournement d’argent public et de ressources naturelles, ou de "cadeaux" d’investisseurs étrangers et locaux en attente de "retour d’ascenseur"."

Le cadre est jeté et ce n’est pas les interviews des dirigeants politiques qui rassurent du "niveau" des parlementaires (revue Politika août 2019). Madame Christine Razanamahasoa, présidente de l’Assemblée nationale : "Il faut lutter contre la léthargie des membres de l’Assemblée nationale… Il faudrait inculquer aux députés le sens de la responsabilité dans l’adoption des textes… Faire comprendre aux députés qu’un code ou une loi qui est voté, est appelé à être respecté…" ! Madame Olga Ramalason, sénatrice, secrétaire générale de Tim (principal mouvement d’opposition) ne dit pas le contraire : "Les parlementaires ne sont pas des enfants. Ils ne doivent pas attendre qu’il y ait sanctions pour bien se comporter…". Sans commentaires !

Dans un document daté du 5 janvier 2019, le SeFafi synthétise la situation politique malgache : "En conclusion l’année 2018 a vu se dégrader profondément la vie politique à Madagascar. Les comportements des politiciens, de leurs partis et des leurs militants témoignent d’une totale absence d’éthique : mensonge et diffamation érigés au rang de vérité, primauté de l’intérêt particulier des dirigeants, de leur clan et de leur ethnie sur l’intérêt général de la nation, multiplication des actes de corruption, des détournements voire de meurtre, et ce dans tous les domaines de la vie sociale. Et pourtant ceux qui se sont rendus coupables de ces déprédations continuent de bénéficier de leurs droits civiques, exercent toujours d’importantes responsabilités et jouissent d’une totale impunité judiciaire. Si le prochain quinquennat, quel que soit le président, reste l’otage de cette classe politique, l’élection présidentielle de 2018 n’aura servi à rien. Elle ne fera que rapprocher l’échéance de futurs bouleversements, accroître la misère de la population et conforter l’irréversible déclin de la Grande île".

Antsirabé : Banderole syndicale

Un niveau de vie à la dérive

Le 1er mai dernier, lors de la fête du Travail, heureuse nouvelle, Andry Rajoelina annonce une augmentation significative du SMIG (+ 29%), le portant à 200 000 ariary (50 €), mais loin d’être appliquée partout à ce jour dans le secteur formel il est à resituer dans son contexte.

En dollar constant, valeur 2010, le PIB par habitant était de 716,13 $ en 1960, lors de l’indépendance du pays. Il n’est plus que de 442,47 $, soit une diminution de 38,2 % ! Seul pays du monde où le niveau de vie a reculé depuis 1960 ! "Un gâchis hallucinant quand on sait que les terres de la quatrième île de la planète sont un "rêve d’agronome", selon les mots d’un expert. Ses plages et paysages ont aussi de quoi séduire les touristes, et ses réserves de nickel, cobalt ou d’or les entreprises minières". (Yves Bourdillon)

Selon la Banque mondiale, le PIB par habitant 2018 en PPA (soit à niveau de vie comparable) est de 1634,2 $, soit 3,6 % de celui de la France… et de 12,5 % inférieur à celui d’Haïti (!), ce qui classe Madagascar parmi les dix pays les plus pauvres au monde.
Dans un article très documenté "Monde du travail : le mirage du salaire décent" [2], Maholy Andrianaivo dresse un cadre inquiétant du quotidien en rapprochant salaire vital - qui prend en compte les besoins du ménage : la santé, l’éducation, le logement et la nourriture - et le SMIG. A titre de comparaison :

  • en Chine : le salaire minimum représente 69 % du salaire vital (174,60 € contre 376,07 €),
  • en Inde 28 % (51,70 €, contre 195,30 €)
  • et à Madagascar (après augmentation du SMIG) : 8,6 % (50 €, contre : 576,292 €)

L’indice de pauvreté multidimensionnelle [3] fait apparaître en 2012, que 70% de la population est considérée comme pauvre et parmi cette population, chaque ménage en moyenne souffre de privations sur 54,6% des indicateurs renseignés.

Un point d’eau à Tananarive

D’autres chiffres de cet article parlent d’eux-mêmes :

  • Essentiellement dans le secteur informel où se situent 90 % des emplois créés, plus de 83 % des jeunes occupent un emploi vulnérable. 13 % travaillent pour un employeur.
  • En 2017, en milieu rural l’homme gagne en moyenne (annuellement) 1 161 000 Ar (soit 24,20 € mensuellement) et une femme 696 000 Ar (14,50 €) [4].
  • On compte 10 % de salariés syndiqués. Lors du dernier recensement, seules 32,67 % des entreprises formelles adhèrent à un organisme de prévoyance sociale.
  • Et les députés ? Pour 2018, l’Assemblée Nationale dispose d’un budget de 50,553 milliards d’ariary, dont 26,151 milliards d’indemnités, et donc une moyenne de 335 millions d’ariary par membre (soit 6 980 € mensuellement €) (SeFafi ). On n’est jamais mieux servi que par soi-même !

Pour la très grande majorité de la population il s’agit d’une économie de survie. Au cœur des villages, on peut constater l’achat d’huile ou de sucre à la cuillère, d’une tomate ou d’un oignon à l’unité… Dans la conclusion de son article, Maholy Andrianaivo évoque, les répercussions de cet état de fait dans la vie familiale, mais également sur le développement économique du pays. "L’insuffisance de rémunération impacte autant sur le côté humain que sur la vie économique de tout le pays. Un travailleur qui a un accès limité aux soins de santé, habitant un logement insalubre et dont les enfants ont un accès restreint à l’éducation, ne peut avoir une culture de productivité et d’efficacité. Il ne peut participer à la vie culturelle et politique de son pays. Ce travailleur ne peut apporter une dynamique pour l’économie puisque sa consommation est limitée…".

Et du côté de l’école ?

Un Plan Sectoriel de l’Éducation couvre la période 2018-2022 dont la mesure phare est la création d’une éducation fondamentale de 9 ans, conscient que "plus le pays est pauvre, davantage l’éducation est un enjeu d’avenir". L’état des lieux interroge et a de quoi inquiéter…

Pour sensibiliser les députés avant le vote du budget 2020, lors d’une séance à huis-clos, Michel Saint-Lot, représentant de l’Unicef est venu les rencontrer : "les enfants malgaches ne jouissent pas de leur droit sur tous les secteurs clés : l’éducation, la santé, l’eau, la protection ou la protection sociale", propos repris par le quotidien L’Express du 25 octobre 2019. En effet, si le budget de l’Éducation nationale augmente en valeur brute, il régresse fortement dans le budget de l’État passant de 22% en 2014 à 15% en 2018 ; baisse qui se poursuit en 2019. Toujours selon l’Unicef "l’éducation nationale demeure un enjeu majeur au vu du faible taux d’achèvement et de la baisse de la qualification des élèves. Le taux d’achèvement est passé de 74% (2009) à 68% (2016) tandis que la proportion des élèves ayant les compétences minimales requises en mathématiques et français a diminué en passant respectivement de 58% et 54% (1998) à 21% et 17 % (2015)". Dans un second rapport, l’Unicef souligne que "plus de 1 300 000 enfants malgaches, soit près de 60 % d’enfants d’âge préscolaire, ne sont pas inscrits dans l’éducation préscolaire public ou privé".

Il y a quelques mois, Le PNUD publie le "rapport sur le développement humain à Madagascar 2018" et les chiffres accablant complètent ceux de l’Unicef : un enfant âgé de 13 à 15 ans sur deux n’achève pas le cycle du primaire. Le taux d’abandon scolaire à la fin de la première année du primaire est de 30 %... Selon l’ONG Vern Tiers Monde, 14,2 % des enfants n’ont jamais été scolarisés.
Les recrutements effectués par le ministère de l’Éducation Nationale n’ont fait que plus ou moins stabiliser le ratio élèves/maître qui est passé de 43 en 2012, à 40 en 2013 et 2014, 44 en 2015 et 45 en 2016.

Exploitation des enfants…

Dans la note "L’esclavage à Madagascar hier et aujourd’hui" (mai 2019), François Noiret précise "Innombrables sont les enfants qui travaillent dans des familles parfois à peine plus aisées que la leur, peu ou pas scolarisés et placés là par leurs parents qui ont ainsi une bouche de moins à nourrir… Les parents donnent parfois leur enfant en mariage précoce, selon la coutume ancestrale, pour régler une dette ou pour tout simplement diminuer la charge à la maison. Cette forme d’exploitation, plus rare désormais en ville, se maintient dans les régions où la société est encore très traditionnelle… La mendicité : dès l’âge de trois ans, de tout petits enfants sont installé dans la rue pour mendier… On les retrouve blottis les uns contre les autres ayant peur de rentrer chez eux sans rien rapporter. Certaines femmes préfèrent rester dans la rue et se servir de leurs enfants comme gagne-pain. Ces enfants sont parfois prêtés ou loués à des exploiteurs criminels… Derrière tout cela il y a la misère destructrice d’humanité.

Tananarive, sur un tas d’ordures...

Du côté des enseignants…

Selon le site "votre salaire.org/Madagascar", un instituteur du primaire débute à 2008 Ariary l’heure (soit environ 0,50 €) et au maximum en fin de carrière 7279 Ar (1,82 €)… Faites le calcul en multipliant par la durée légale du travail de 40 heures !)… Chiffres à mettre au regard de l’article de L’Express du 21 octobre 2019 : "lors des visites inopinées effectuées par une équipe de ’l’initiative Indicateurs de prestation de services’, en partenariat avec la Banque Mondiale, du Consortium pour la recherche économique en Afrique et de la Banque africaine pour le développement, 31 % des enseignants étaient absents". Toujours selon cet article, lors du suivi des absences de 2475 enseignants auprès de 473 écoles primaires, entre mai et juin 2016, "les élèves ne bénéficieraient que d’environ 39 % du temps prévu pour l’enseignement".

Ces données ne sont qu’une illustration. En ville, de très nombreuses familles, aux moyens financiers limités, préfèrent mettre leurs enfants dans le privé, pour une meilleure qualité, quitte à se sacrifier sur l’alimentation… et parfois mettre en péril le fonctionnement de l’école privé (confessionnel ou non) où le taux d’impayés d’écolage devient trop important. D’après la revue des dépenses publiques 2015 sur le secteur de l’éducation de la Banque Mondiale, les inégalités par niveau de revenus augmentent tout au long du cycle d’éducation. La part des coûts d’éducation financés par les ménages n’a cessé d’augmenter ces dix dernières années.

Et dans la vie quotidienne ?

Si selon les sources internationales officielles, l’espérance de vie se situe autour de 65 ans, elle resterait en-dessous de 40 ans pour un tiers de la population.

La santé…
Le gouvernement chiffre à 8,6 médecins pour 100 000 habitants en milieu urbain et 1 médecin pour 35 000 habitants en milieu rural, avec seulement 2 lits d’hôpital pour 10 000 habitants… alors que l’OMS préconise du ratio de 7 médecins et 30 lits d’hôpital pour 10 000 habitants !
Au-delà de la peste bubonique qui fait quelques dizaines de morts chaque année, la peste pulmonaire en a fait officiellement 202 (chiffre visiblement sous estimé) et a pu être maîtrisée grâce à l’intervention de l’OMS. "Madagascar est l’un des principaux pays où cette maladie de la misère reste endémique. De 400 à 600 cas sont enregistrés chaque année. La peste est entrée dans le pays en 1898. Après plusieurs décennies de flambées meurtrières, l’infection est tombée en sommeil grâce au progrès des traitements et de la prise en charge. Avant d’émerger à nouveau dans le paysage sanitaire au début des années 1980". (Laurence Caramel)
Face à un secteur de santé où le paiement des actes, des médicaments sont des préalables à toute intervention, quelles qu’en soient les suites, Karina Zarazfy & Mamy Real dans un article de Politika précise "La problématique du secteur santé apparaît comme étant à la fois la cause et la conséquence du grand niveau de pauvreté", et face aux faibles avancées gouvernementales concluent leur article : "Un signe extrêmement fort qui pourrait être envoyé serait que les dirigeants politiques décident de ne plus systématiquement aller se faire soigner à l’étranger, mais au contraire de rester au pays".

Antsirabe
Une longue file de personnes font la queue dans l’attente de percevoir leur pension

L’énergie
Selon le SeFafi, le taux d’accès à l’électricité est de 15 % ; il était de 11 % en 1998. Il s’interroge sur cette progression de quatre points en 20 ans… lorsque le gouvernement annonce un objectif de 70 % en 2030 : "L’électricité a toujours été un jouet aux mains des politiques, un outil de propagande dont l’efficacité repose sur le fait qu’il demeure un produit de luxe pour la plupart des Malgaches. Si tous y avait accès il ne serait plus aussi attrayant. On finit même par se demander si les Malgaches ne sont pas volontairement maintenus dans le noir, tout comme ils le sont dans l’ignorance et dans le manque d’instruction, afin de rester malléables et influençables, et pour que puissent se dérouler en toute impunité les magouilles de toute nature".

La Sécurité
Sous le titre "l’Assemblée nationale : les droits de l’homme remis en cause", l’Express du 24 octobre relate la présentation du rapport d’activité 2018, par la Commission Nationale Indépendante des Droits de l’Homme : "Aberrant. La prise de position de certains députés au sujet des droits de l’homme hier, à l’Assemblée nationale en a estomaqué plus d’un. La dizaine de parlementaires ayant pris la parole durant la séance plénière a clairement défendu les exactions, les vindictes et les exécutions extrajudiciaires, au motif de lutte contre l’insécurité".

Dans son dernier rapport, Amnesty international dresse un constat inquiétant. "En juillet, le Comité des droits de l’homme de l’ONU s’est dit préoccupé par diverses violations des droits humains, en particulier par l’usage excessif de la force que faisait la police contre des voleurs présumés de bétail (dahalos) et par des attaques commises en représailles par les forces de sécurité… Il a (aussi) recommandé au pays de dépénaliser l’avortement, ainsi que de redoubler d’efforts pour améliorer l’accès des femmes aux services de santé en matière de sexualité et de procréation..."
"Le recours excessif à la détention provisoire à Madagascar est injuste et abusif, et atteint aujourd’hui un niveau critique avec pas moins de 14 000 personnes concernées (sur 22 000 personnes incarcérées selon prison-insider [5]). La détention provisoire est essentiellement utilisée contre des personnes pauvres qui n’ont pas les moyens de payer un avocat pour les faire sortir de prison" déclare Deprose Muchena, directeur régional d’Amnesty International pour l’Afrique australe.
"La corruption gangrène le ministère de la Justice. Le ministère Jacques Randrianasolo l’a reconnu hier, en marge de la sortie de promotion ’Andraragy’ des magistrats. Un assainissement est plus que nécessaire, aussi bien au niveau du tribunal qu’au niveau du service pénitencier ou encore au niveau de L’École nationale de la magistrature et des greffes où l’on a découvert des actes suspects, selon le ministre de tutelle... Il reconnaît une véritable gabegie totale qui règne au sein du service pénitencier à Madagascar… La suspension des cinq magistrats à Toamasina suite à leur participation à la libération d’un présumé cerveau des actes de kidnapping qui se sont déroulés dans le pays témoigne, selon le ministre, de la corruption qui règne au sein du tribunal" (la Tribune de Madagascar.com)
La sécurité dans le pays est l’une des problématiques majeures depuis bien des années, renforcée par la pauvreté, et articulée avec la corruption, l’attitude d’élus au plus haut niveau de l’État, les "défaillances" de la justice où le plus riche obtient gain de cause… Les quotidiens malgaches regorgent chaque jour de faits délictueux, qu’il s’agisse d’embuscades contre les forces de l’ordre, d’exécutions sommaires par ces mêmes forces de l’ordre, d’enlèvements, d’attaques de dahalos, etc. Dans le sud du pays le climat d’insécurité a poussé des milliers de personnes à fuir et à se réfugier aux abords de la capitale, où elles errent sans solution… L’autodéfense se développe : "dans mon quartier un couple de voleurs de zébus s’est fait prendre par des habitants… Ils sont repartis libres après qu’on leur ait coupé une oreille à l’un et à l’autre !" (Nonat). "Là où j’habite - Toamasina -, un comité de vigilance composé d’habitants fait des rondes toutes les nuits. Les hommes sont armés de gourdins et parfois de fusils (Mampionona)… Devant chaque boutique (autre que familiale), un vigile, devant les magasins plus importants et les banques, des militaires en arme, à longueur de journée…

Affiche contre la corruption à Tananarive

Fin octobre, le président de la République s’est rendu à la prison centrale d’Antanimora prévue pour accueillir 800 détenus, "ils dépassent largement les 4000". Outré par ce qu’il voit, il prononce immédiatement des grâces comme ces trois hommes incarcérés depuis 30 ans, dont l’un pour "avoir pratiqué une circoncision qui a difficilement cicatrisé, un mineur et deux jeunes gens pour tentative de vol de poissons, un homme condamné à 47 ans et qui en a déjà effectué 36 pour cause d’imbroglio sur la légalité des paperasses des zébus qu’il aurait achetés..." (l’express de Madagascar du 2 novembre 2019). Gageons que cette visite (une première depuis son ouverture en… 1900), qui, si elle ne règle la problématique judiciaire, apporte une lucidité quant à son fonctionnement et entraîne des réformes... Et que la lutte contre la corruption qui semble se dessiner, mais qui jusqu’à présent ne concerne que des opposants, soit d’une réelle efficacité sans se baser sur des appartenances politiques…

"L’énigme et le paradoxe"

Dans leur ouvrage "L’énigme et le paradoxe. Économie politique de Madagascar", Mireille Razafindrakoto, François Roubaud et Jean-Michel Wachsberger, chercheurs au centre Développement Institutions et Mondialisation livrent quelques pistes de compréhension "d’une fatalité qui n’a rien de fortuit" ! [6]
 
Parmi les pays en voie de développement, Madagascar a suivi une trajectoire singulière. Depuis près de soixan­te ans, l’île n’a cessé de s’appauvrir, et rien ne semble pouvoir inverser cette tendance. Le revenu par habitant est inférieur d’un tiers à ce qu’il était au moment de l’indépendance alors que, dans le même temps, il a été multiplié par trois dans les pays d’Afrique sub­saharienne.

A Madagascar règne une économie de rapine, avec des rentes faciles à prélever sur les ressources naturelles, l’aide extérieure, l’État… Au sommet, il y a le président de la République et son clan, ceux que nous appelons les "hyper-élites", soit environ 10 000 personnes sur une population de 25 millions d’habitants. Ces "gagnants" prennent tout... D’autres pays africains fonctionnent de cette manière, mais, à Madagascar, ces élites peu organisées, attachées à un ordre établi qui les maintient au sommet, ne veulent pas voir grossir le gâteau qu’elles se partagent. Dans ce monde de l’entre-soi, où chacun cumule des positions de pouvoir économique, politique, voire religieux, faire grossir le gâteau comporte le risque de voir de nouvelles personnes entrer dans ce microcosme et, au final, d’avoir peut-être plus à perdre qu’à gagner. En cela, l’attitude des élites est l’un des éléments du blocage malgache.
 
La structure sociale à Madagascar et l’atrophie des corps intermédiaires – partis politiques, syndicats, ONG – expliquent la faiblesse des forces poussant au changement. Les inégalités de statut héritées des royaumes en place avant la colonisation demeurent, même si elles ont officiellement été abolies au XIXe siècle. Cette différenciation entre les individus entretient le fatalisme. Les Malgaches sont l’un des peuples les moins enclins à demander des comptes à leurs gouvernants, car l’État est auréolé d’un caractère sacré.
La période des plans d’ajustement structurel a abouti à une entreprise systématique de destruction de l’État et de décrédibilisation des fonctionnaires. L’administration malgache est l’une des plus petites du monde. Les bailleurs ont par ailleurs eu tendance à se montrer complaisants avec les gouvernements dès lors que le pays affichait un peu de croissance. Le second mandat (2006-2009) de Marc Ravalomanana est en cela emblématique : la croissance a justifié de fermer les yeux sur la prise de contrôle par le clan Ravalomanana de pans entiers de l’économie [7].

L’arrêt de l’aide internationale en 2009 pour sanctionner la prise de pouvoir par Andry Rajoelina a précipité le basculement de l’économie vers des réseaux souterrains. Les trafics en tout genre (bois précieux, saphirs…) ont explosé. La population malgache dont on sait la pauvreté a donc subi une double peine : supporter un gouvernement qu’elle n’avait pas choisi et être privée de soutien extérieur pour ses besoins les plus élémentaires. Aujourd’hui, les trafics sont installés et constituent un nouveau fléau du drame malgache.

Alors, quel(s) espoir(s) ?

A cette question les auteurs de l’ouvrage répondent, avec pessimisme : "Des ferments de mobilisation existent mais ils sont toujours issus des élites malgaches et ne parviennent pas à s’élargir au reste de la société. La population est écrasée par des conditions de vie d’une dureté qui laisse peu de place pour penser à autre chose qu’à sa survie quotidienne. Il est même extraordinaire que, dans ce contexte, il existe encore des velléités citoyennes".

Dans ce contexte bien sombre où vit la très grande majorité de la population, où se situe le rayon de soleil qui permettrait de passer d’une survie à une vie digne ?

Certains pensent que l’espoir tient entre les mains du président de la République, qui a posé quelques actes positifs (augmentation du SMIG, visite en prison, etc.) et dit s’inspirer de l’action menée par Paul Kagamé au Rwanda (invité d’honneur lors de la fête nationale), illustrée dans les deux phrases du président rwandais : "Nous n’avons pas été créé pour rester pauvres : travaille dur jusqu’à ce que ça fasse mal parce que la pauvreté fait beaucoup plus mal... Nous devons posséder nos problèmes et nos solutions et écrire notre histoire.

Des jeunes diplômés ne conçoivent les réelles perspectives que dans l’émigration, où le Canada (premier pays d’émigration) est en ligne de mire, comme Élodie et Marc, jeune couple de cadres "face à cette situation interne désespérante, nous partons vivre au Canada de façon à donner des perspectives à nos enfants, même si ce sera difficile de vivre loin de nos familles".

D’autres estiment que le passage obligé repose sur le renforcement de la société civile, élément incontournable afin d’être un "verrou de sécurité" face aux dérives politiques et une "force active" pour interpeller, comme le font le SeFafi, Wake-Up Madagascar, le mouvement Rohy qui regroupe plus d’une centaine de plateformes, de coalitions et d’organisations, elles-mêmes composées de milliers d’ONG et Associations.
Nina, activiste "il est dur d’allier sa vie familiale, sa vie professionnelle toujours confrontée à des aléas avec une action d’interpellation qui nécessite d’être réactif et donc de traiter l’urgence et, en même temps, être source d’inspiration politique, non politicienne. Trop souvent le quotidien nous rattrape".

Le changement ne peut s’opérer que sur le long terme puisqu’il en va de la culture du pays, mais doit être jalonnés d’actions concrètes immédiates, alors espérons comme l’exprime Miari, responsable d’une coopérative : nous avons un proverbe qui dit "le passé appartient aux ancêtres, l’avenir appartient à Dieu, seul le présent t’appartient", alors faisons comme le colibri...

[1Créé en 2001 le SeFaFi - Sehatra Fanarahamaso ny Fiainam-pirenena, Observatoire de la Vie publique - observe, analyse, interpelle et fait part de ses recommandations dès lors que la démocratie et l’État de droit lui semblent être menacés. Ses membres, citoyens malgaches pour la plupart, sont des experts reconnus dans leur discipline respective. Leur participation est incompatible avec tout engagement politique et avec l’exercice de toute responsabilité politique.

[2Politika août – septembre 2018

[3Il vise à rendre compte du phénomène de la pauvreté dans trois de ses dimensions : privations en matière d’éducation, de santé et de niveau de vie. La pauvreté multidimentionnelle est appréhendée à l’aide d’une dizaine d’indicateurs (nombre d’années de scolarité et taux de scolarisation, malnutrition, mortalité infantile, caractéristiques du logement et des sanitaires, accès à l’eau potable et à l’électricité, etc.).

[4Selon l’OIT, les femmes à l’échelle mondiale gagneraient en moyenne 77 % du salaire masculin.

[5Site d’information sur les prisons dans le monde : www.prison-insider.com/

[6Extraits d’une interview des auteurs auprès de Le Monde Afrique (novembre 2017)

[7Hors livre : En outre, l’entreprise AAA Tico, propriété de Ravalomanana a une dette équivalent à 1,175 million d’euros à Jirama, société nationale - très endettée - qui gère l’électricité (L’express de Madagascar du 17 octobre 2017)

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